Najet Ghaouti. Ying-Ju Lu (décembre 2011).
Une contribution de Najet Ghaouti
Photographies de Ying-Ju Lu
Il était une fois, dans un pays disparu depuis, une femme dans un lit. Elle était couverte par les mains d’un homme. Dans celles-ci, longues, hâlées, quelque chose lui intimait de se mouvoir, lui arrachant, extraordinairement, la simple et seule féminité qu’elle avait à lui offrir. Merde. Voilà le seul mot qui lui venait aux lèvres pour nommer cela. Alors elle se mouvait, pour ne pas le prononcer, ne pas devenir un incendie, tiré d’une flamme idiote.

Il était une fois, dans un pays disparu depuis, une femme dans un lit. Elle était couverte par les mains d’un homme. Dans celles-ci, longues, hâlées, quelque chose lui intimait de se mouvoir, lui arrachant, extraordinairement, la simple et seule féminité qu’elle avait à lui offrir. Merde. Voilà le seul mot qui lui venait aux lèvres pour nommer cela. Alors elle se mouvait, pour ne pas le prononcer, ne pas devenir un incendie, tiré d’une flamme idiote.
Elle s’éveillait toujours avant lui. Non pour la beauté romantique de le voir venir au jour, décrisper ses yeux, laisser leur brun la soumettre, et démêler ses membres; non pour tout cela, mais parce que c’était l’unique moyen de prendre devant lui un peu de hauteur. Endormi ainsi près d’elle ou, comme parfois, au fond de ses bras, il était si facile à tuer. L’idée rebutait sa conscience, mais réconfortait son âme.
Elle contemplait en comparaison ses petites mains, hâlées elles aussi, mais desquelles bagues et gourmettes finissaient toujours par glisser, lorsque soudain, elle les trouva grandioses. Tuer en coupant le souffle. Couper le souffle en serrant le cou. Ou, plus simple encore, en apposant un coussin, et en pressant très fort. Au chant des premiers oiseaux, ses doigts, ses paumes, ses poignets, ridicules le reste du temps, suffisaient à cela. Magistralement à cela.
Il ouvrit d’abord l’œil gauche. La vie qui en sortait rendit à ses mains toute leur petitesse. Au tour de l’œil droit, son dos d’enfant, zébré par la saillie de sa cage thoracique, devint rond comme une carapace. Elle resta contrite, comme tous les matins où ces yeux de renard s’ouvraient sur elle qui n’était d’abord qu’un pan de cuisse, l’angle d’un coude, une chair encore grise de sommeil, et de mauvais rêves.
Il l’embrassa avec une sorte d’irrésistible intimité, bondit du lit, et en quelques pas redonna à la pièce toute la chaleur étouffée dans la nuit. Elle connaissait sa démarche par cœur et pourtant, elle en était chaque fois surprise. Ses jambes, de minces filets de pâte couleur de noix, ne semblaient mues que par le balancement exagéré de son bassin, de sorte qu’il ressemblait à un flic ceinturé d’au moins deux matraques et trois flingues. Il était long, délicat, sa peau mordorée nette, et on eut dit qu’il possédait plusieurs sexes.
Cloîtrée sous les draps, elle s’émerveillait en silence de toute cette beauté lorsqu’il dit :
“Je quitte la contrée ce matin. Je crois qu’ils ne s’en sortent pas là-bas avec le référendum. Et tu sais comme Makine est une ville fragile, toute jeune, je t’en ai parlé. Pavel, Augur et les autres se disputent de plus en plus. Ils en viennent presque aux mains. Les mêmes mains qui leur ont servi à créer des murs, tu te rends compte ? C’est fou ! Je dois les emmener voir autre chose, partir un peu dans le bois, voir des jolies filles qui se sont perdues dans leur promenade. On grillera un tas de choses pour se chauffer, manger, et peut-être, même, on croisera tard dans la nuit les sénateurs... On reparlera ensemble des violences qui se préparent, et avec un peu de chance, on évitera au flanc nord de Voudia de brûler entièrement dans un incendie à la noix.
— Et quand rentreras-tu ?
— Orf ! Un après-midi peut suffire à régler tout ça, mais j’ai décidé de partir sept jours.
— Pourquoi sept jours ? Pourquoi pas deux ?
— Parce que, comme tu le sais, sept jours, ça fait une semaine.
Il traçait sur une table à la plume de ses doigts quelque chose de vaste et minutieux à la fois. Une espèce de fresque.
— En effet, soupira-t-elle. Pourtant tu as un large choix : semaine, décade, mois, année et toi, tu choisis une semaine.
— Je serai de retour lundi prochain au soir. Il y a quelque chose dans le chiffre 7 qui a à voir avec toutes les générations ensemble. Je ne peux te l’expliquer, cela prendrait des heures et je dois partir, mais figure-toi bien que le chiffre 7 a quelque chose de rond. D’impérieusement rond.
— Oui, et cela te fait revenir lundi prochain au soir, c’est cela ?
Le dessin invisible sur la table prenait la forme d’un petit peuple compact et grimaçant.
— Si ça se trouve, même, 7 a fait de nous les pauvres gens que nous sommes. Je veux dire, “les pauvres créatures”. A ce propos, lundi soir, les choses auront forcément changé. Pourquoi ?
— Parce que c’est une épreuve, ma chère, une épreuve ! Parce qu’on ne s’est jamais quittés et que là, on va se quitter sérieux !
— Arrête.
— Je veux voir comment on se retrouvera, si je serai changé et toi changée...
— Arrête !
— Lundi soir, nous serons très certainement plus forts que jamais”.
C’étaient les bons mots pour couper court à l’impression qu’elle avait d’être prise pour une idiote. Elle se tut. Après tout, l’idée d’une épreuve était intéressante car ils n’en avaient jamais vécu, et importante, car – elle le savait pertinemment – il leur avait toujours manqué ces roulis de mer qui, en vous laissant un peu d’écume sur le corps, donnent toute sa splendeur à votre repos.
Finalement, c’était la meilleure idée que lui ou quiconque autour d’eux pouvait avoir. Il fallait de la tempête dans tout ça, des contraintes, des rejets, des résignations.
— Il pleut du gros sel de mer, mon chéri.
“Je sais”, conclut-il d’un air amplement satisfait, en faisant claquer sa langue. Ses canines pointues luisaient dans la pénombre des persiennes encore closes. Ce sourire aux dents larges qu’elle vénérait pouvait tout conclure, même un monde.
Il fit fumer le café, briller les meubles de bambou, étinceler le linge, parader la ruée des sensations qui précèdent un départ, et reculer les murs. Pendant sept jours, elle vivrait dans une immense demeure, toute neuve, bâtie autour du vieux néant, déterré d’on ne savait où, du jardin sans doute, et qu’il avait soigneusement épousseté pour l’occasion.
La dernière image qu’elle eut de lui était ce long corps doré dont le bassin chaloupait au rythme d’un baluchon de lin contre son dos, tel un guerrier totalement nu, mais certain d’annexer l’horizon à ses conquêtes passées.
A peine avait-elle fermé la porte derrière lui qu’elle rejeta l’idée du sommeil, même de la plus courte sieste, pour la semaine à venir, et ce à cause des rêves. Ceux qu’elle ferait forcément lui révéleraient d’atroces choses, lui mentiraient aussi, à propos de lui, de sa destination, ses anciennes caresses... Ils la feraient, chaque nuit, rôder autour de lui, magnifique, ne l’entendant et ne la voyant jamais. Cette pensée lui inspirait un profond dégoût, car même ses cauchemars étaient classiques. Jamais dans ses rêves il ne la surprenait, changeant d’apparence, lui parlant dans une autre langue, ou lui révélant ses autres sexes. Il restait ce Liber Pater impalpable, fréquentant les astres. Elle voulait tuer cette insignifiance, sur-le-champ, redevenir grandiose comme une heure auparavant, avant qu’il n’ouvrît ses fichus yeux. Alors elle ouvrit les fenêtres, mais le soleil n’entrait pas plus que n’importe quel soleil matinal, alors elle cassa les vitres, à poing nu, agrippa les scions des hêtres qui cernaient la baraque, et les tira de toutes ses forces à l’intérieur, mais ce n’était pas assez, alors elle se rua dehors, et de ses pattes déjà sanglantes empoigna quelques grammes de terre humide qu’elle flanqua là, dans le salon.
Lorsque le sol et les meubles furent suffisamment sales, elle se posa.
Etudiant le désastre à la lumière de bougies qu’elle avait disposées en silence, dos droit et regard bas, elle se trouva ingrate. Une femme bonne ne salit pas ainsi la maison où elle vit avec son homme, qui de plus l’a nettoyée, rangée et agrandie avant de s’enfuir. Et une femme bonne n’a aucune raison d’avoir les mains sanglantes. Mais qu’était-ce qu’être bonne s’il n’était pas là ? Cette question tinta entre ses oreilles en même temps qu’un rayon de lumière pointait son visage. Ainsi, songeait-t-elle, c’est comme ça que la liberté s’annonce ? Un coup ? Et elle qui pensait que la liberté se travaillait, année après année, comme une matière coriace qui ne s’abandonne qu’après vous avoir entortillé les doigts... Rien de tout ça ! Il avait suffi que ses filets de pâte couleur de noix l’entraînassent par là-bas, dos à la porte d’une baraque, qu’un baluchon, dont d’ailleurs elle ignorait la provenance, se balançât en rythme contre son dos... Il avait suffi de cela pour qu’elle, la femme bonne, se trouvât libre de faire entrer de la terre et des arbres dans son salon, et n’éprouvât plus la moindre nécessité; pas même celle d’être une femme, ou de le devenir, ou de continuer de l’être, elle ne savait plus très bien.
Des journées durant, elle observa son corps, la façon dont ce nœud d’os s’était permis, jusque-là, d’emprunter un peu d’espace au monde, et était bouleversée de constater tout ce qu’un si petit tas de peau pouvait dissimuler. Les rumeurs du village lui parvenaient chaque jour à treize heures précises, conséquentes à une série d’habitudes. Des orchestres venus de nulle part, toujours les mêmes, sortis de buissons ou apparus dans le vent, s’installaient devant les marchands. Les clients fourrageaient dans les étaux des objets imaginaires, puis tournaient les talons, se forçant à rire d’avoir les mains vides. Mais les premières notes de musique les ramenaient vers la place, et bientôt cette place devenait un rond-point, où la vacuité des mains se compensait par le bourrage des oreilles. Les chevaux ne passaient plus, les chats se faisaientécarteler les pattes par les enfants impatients, les viocs aux crânes luisants et tavelés commandaient à boire de leur index rouge, pointé vers l’avant. Les étrangers de passage, reconnaissables à leur peau bordeaux, piétinaient à la place qu’ils s’étaient choisie dans la foule, désireux de montrer qu’ils s’y fondaient sans mal, mais venus de trop loin pour assumer leur désir. Chaque morceau se concluait par des applaudissements violents, les mains et les dents claquaient à l’unisson longuement, puis faisaient place au morceau suivant.
C’était du moins ce qu’elle percevait par les vitres cassées. Un monde qu’elle n’avait finalement jamais connu, une espèce majeure qu’elle n’avait pourtant rencontrée que par son profil, ses épaules et ses hanches, et qui ne lui avait fourni aucun ami, bien qu’elle y fût disposée pendant plus de vingt ans.
Elle n’avait pas bougé de là. Sans manger ni boire, puisqu’elle n’avait plus de nécessités; sans dormir non plus, puisqu’elle le connaissait : il devait rentrer le lendemain, mais pouvait surgir avant. Quant à la parole, elle s’y était soustraite. Non par esseulement, mais parce qu’elle n’avait rien à dire.
A l’aube du grand retour, après des heures passées à fomenter la concrétisation de ses rêves de jeune fille – musique, chant, peinture et artisanat du dimanche – maintenant blets, elle pensait la courte histoire de son suicide. On raconterait d’elle qu’elle était morte de chagrin, du désespoir de ne pas le voir revenir, de solitude, “de mélasse”, on dirait. “C’était une gentille fille... un peu classique mais gentille”... Mais à cet instant, ce n’était pas l’idée du souvenir sirupeux qu’elle laisserait qui lui était le plus intolérable. Il y avait une question bien plus urgente à résoudre : l’odeur, et l’esthétique. Car elle aurait beau soigner sa coiffure, sa tenue et sa pose dans le lit, elle ne deviendrait rien de moins que la charogne qu’il découvrirait d’abord par son relent, à une centaine de mètres de leur petite porte. Et rien n’était pour elle plus important que les notes du parfum et la brillance de la chevelure. Elle aimait être cette combinaison ambulante d’épices, de fleurs et de citron qui assurait l’essence de son négligeable sexe.
A présent elle puait. Et dans le haut-le-cœur provoqué par ce constat, il apparut. “Impossible !” cria-t-il, dans une grimace qu’elle était incapable de définir. Il était fort probable qu’il fût en train de sourire, car le sourire était pour lui un bâton qui servait à tout et en toute circonstance. Elle aurait également compris qu’il fût rebuté par ses mains de fillette recouvertes de sang croûté, ses mollets à la surface desquels pointaient des poils drus, semblables à des épines, et les traces de terre sur sa peau, délavées par la sueur. Mais c’était tout autre chose. Une chose qu’elle n’eût pu imaginer.
“Ça ne peut pas être toi ! Je t’ai vue... tu es partie... dans le bois... tu t’es enfuie comme un serpent entre les arbres, tu tenais la main de quelqu’un, c’est Brist qui t’a vue en premier, j’ai tourné la tête et je t’ai vue, et tu n’avais pas du tout l’air d’être emportée ! Non, tu emportais toi-même quelque chose, les vents je crois, tous les vents contraires oui, tu t’en servais comme d’une traîne, c’est-à-dire que tu ne t’en servais pas... Je n’ai même pas eu le temps d’avoir l’idée de te poursuivre. Brist et Pavel m’ont coincé entre eux deux, riant aux éclats parce qu’on avait tout résolu, nos chopes se sont entrechoquées, et tu sais comme le métal fait un bruit décisif, n’est-ce pas ? J’ai cogné ma chope une dernière fois, et je t’ai souhaité bon vent, et je t’ai dit merci... et maintenant tu es là...
— Et Makine ? Toujours debout?
— Toujours. Plus debout que toi, en tous cas. Certains murs se sont effondrés, mais j’ai tracé les plans des prochaines créations. Il y aura, en plus de ce qu’il y a eu jusque-là, un donjon, des remparts, et un camp d’entraînement. Que des choses dont on pense qu’elles sont utiles en cas d’ennemis, alors qu’en vrai, on les monte pour soi-même. Ça rassure... Plus que toi en tout cas...”
Il se trouvait drôle, et attendait qu’elle répondît à son sourire aux dents plus larges que jamais. Mais ces comparaisons insolentes entre elle et un embryon de ville, entre elle et des pierres, entre elle et tout le reste, lui mordirent la langue.
— Eh bien, comme tu le vois, je n’étais pas dans le bois... Quelle rudesse, Seigneur, quelle rudesse ! Le désœuvrement, c’est fou... Touche-moi, vas-y touche-moi, je suis brûlante de joie, bon sang !”
Il se détourna, contempla les rameaux qui jonchaient le sol, le carnage de bris, la crasse et, par là-bas, même, une sorte de rongeur en exploration. Puis, avec l’air d’un enfant honteux de comprendre de moins en moins la situation, il poursuivit :
— Je t’ai vue dans le bois.
— Tu buvais. J’ai traversé la forêt en courant parce que tu buvais. Et je peux t’assurer que tu es sobre à nouveau. Quand était-ce, ce soir-là ?
— Il y a deux jours. 109
— Evidemment ! Tu vois, tu n’es plus ivre. Et nous nous retrouvons... Alors oui, je suis changée, mais un bain suffira. Et toi tu n’es changé en rien. Sors-moi la charpie. Victoire ?
Il resta muet. Elle bondit de la joie à la curiosité en s’appuyant sur la panique.
— Et au fait, pourquoi m’as-tu remerciée quand tu as eu cette hallucination remplie de vin, dans le bois?
— Parce qu’à cet instant précis, je t’ai vu faire ce que j’avais toujours espéré. Je veux dire, me montrer que tu te ressemblais, et que si j’osais partir comme ça, pour sept jours, te laisser la grande maison toute seule avec une histoire de nymphes à saouler et d’incendie, tu t’en irais trouver un homme meilleur que moi. Le même à qui tu tenais la main, par exemple.
— Est-ce que tu me mens?
— Je ne t’ai menti sur rien. J’ai bien sauvé Makine. Et, tiens, j’y retourne”.
Il sortit en oubliant son baluchon. Elle se dit que ce serait une bonne idée de l’ouvrir.

IMG_0332
plus