Une contribution de Mario Perniola
Ma manière de pratiquer la philosophie a toujours été un style de penser que je n’hésite pas à définir comme baroque en entendant ce terme au sens que le philosophe anglais Francis Bacon attribuait à l’imagination définie comme l’art d’opérer des « mariages et divorces illégaux entre les choses ».

La question, qui m’est souvent posée, savoir quelle est ma philosophie, me cause toujours un grand embarras, parce que, franchement, je n’ai pas une philosophie qu’on peut ramener à un certain nombre de thèses, d’énoncés, de principes. Et je n’ai même pas une pensée qui soit exprimable en formulant une théorie sur n’importe quel argument. Même le mot méthode, entendu comme un ensemble de règles pour bien guider sa propre raison et chercher la vérité, me semble inadéquat. Tous ces mots renvoient à une idée de la philosophie qui a trouvé dans la métaphysique sa manifestation grandiose, mais aussi fragile. Plus étrange encore est la prétention d’édicter des directives générales pour impulser l’action, c’est-à-dire ce qu’on appelle idéologie ou utopie : pour moi, tout ce qui concerne l’agir se réduit à l’élaboration de stratégies et de tactiques qui sont, naturellement, déterminables seulement au cas par cas. Dès lors, comme je n’ai pas de prétention morale, et me refuse à construire un système de connaissance, on pourrait dire que je serais le défenseur d’une manière de sentir, ce qui apparaît plausible si l’on prend en considération ma longue appartenance au domaine de l’esthétique. Pourtant, rien ne m’est plus étranger que la formulation d’une quelque théorie normative sur l’essence de l’art et de l’expérience esthétique.

La philosophie : un style de penser baroque

Ma manière de pratiquer la philosophie a toujours été un style de penser que je n’hésite à définir comme baroque en entendant ce terme au sens que le philosophe anglais Francis Bacon attribuait à l’imagination définie comme l’art d’opérer des « mariages et divorces illégaux entre les choses ». Cette manière de procéder appartient par excellence au baroque. Selon Baltasar Gracián y Morales, auteur d’un des traités les plus importants de rhétorique de l’âge baroque, Agudeza y arte de ingenio (1648), c’est ainsi que l’on définit ce style. Il se manifeste donc dans une grande variété d’opérations : dans la découverte des affinités entre les choses distantes, ou vice-versa la diversité entre les choses proches ; dans la transformation d’un objet en contraire de ce qu’il semble à première vue, en le menant jusqu’à l’impossible ; dans le fait de modérer une exagération après l’avoir énoncée ; dans la formation de paradoxes, en commentant, interprétant, devinant, déformant les intentions d’autrui, les raisons et les motivations de leurs actes de façon bienveillante ou malicieuse ; dans la dissimulation d’une critique sous un éloge ; dans la création de jeux de mots, inversion de termes, anagrammes ; dans l’opération consistant à pratiquer l’équivoque pour inventer et tirer d’une chose son extrême opposé et prouver ainsi, par l’argumentation ce complet contraire ; dans la déduction de conséquences imprévisibles et secrètes ; dans le jeu consistant à poser une énigme, créer des attentes, faire des allusions…. Toutes ces opérations de l’esprit, dont la liste n’est pas close, peuvent être ramenées à une seule : déplacer, disloquer, transformer ce qui est donné.

Baroque : art d’opérer des mariages et divorces illégaux entre les choses.

Dans le XXe siècle cette procédure a été théorisée par l’écrivain et critique littéraire russe Viktor Šklovskij avec le concept de « défamiliarisation » et d’« effet de distanciation » qui produit une « étrangisation » (ostranenie). Il consiste à transposer l’objet de sa perception habituelle dans une nouvelle perception imprévue et surprenante. Contre la cécité et la surdité de la vie habituelle, Šklovskij revendique l’importance de la merveille : les choses passent à côté de nous comme si elles étaient emballées. L’art a donc la tâche de nous les faire sentir comme si nous les percevions pour la première fois : il est de ce fait analogue à l’érotisme qui, lui aussi, se nourrit d’allégories, de discontinuités, de « dissemblances du semblable ». Sklovskij décrit ainsi une expérience proche de celle de Freud et de Wittgenstein : des aspects de la vie considérés traditionnellement comme insignifiants acquièrent une importance fondamentale et vice-versa les associations habituelles se révèlent inefficaces ; le contraire de la distanciation, c’est alors l’identification. On se soustrait à elle avec le « coup du cavalier » aux échecs ; il n’est pas libre et il se déplace selon un mode bizarre : la voie directe lui est interdite. Comme on sait, Bertold Brecht a fait de l’aspect de l’ « étrangisation » (ou « sentiment d’étrangeté ») le fondement de sa poétique théâtrale en employant le mot Verfremdung.
Ma vie et tous mes écrits peuvent être interprétés sur la base de ce style et cela m’a causé à la fois des avantages et des dommages. Des avantages, parce que il n’est pas reconductible à un modèle unique et que j’ai pu ainsi fonctionner souvent comme un joker, une carte qui peut être jouée en substitution de n’importe quelle carte exigée par les règles à un moment du jeu. Des dommages, car j’ai été réfractaire à chaque type d’homogénéisation conformiste, en enchantant ou en décevant, mais toujours en surprenant et émerveillant ceux qui pensaient pouvoir me classer ou m’enfermer dans une identité fixe et définitive.

Figures d’anges

Selon l’historien des religions Georges Dumézil, les sociétés indo-européennes étaient structurées selon une tripartition articulée en trois ordres : le sacerdotal (oratores), le guerrier (bellatores) et le producteur (laboratores). D’habitude on associe la figure du philosophe à la première fonction : on attend de lui la possession d’une connaissance et d’une sagesse aptes à diriger ou conseiller le bon gouvernement de la société ou de la famille. Platon et Aristote ont représenté les modèles par excellence de cette conception du rôle de la philosophie. Au contraire, les philosophes stoïques ont comparé la philosophie à un guerrier et l’ont donc assimilé plutôt à la deuxième fonction, la guerrière. Enfin, à la troisième fonction correspondent ceux qui ont soutenu l’existence d’un rapport essentiel entre l’usage de la parole et les activités productrices : dans le monde ancien ce furent les Sophistes qui ont soutenu cette idée et dans le monde moderne ceux pour qui le philosophe est porteur d’un savoir technique, utile pour une carrière professionnelle. La conception baroque de la philosophie a hérité plutôt de la deuxième conception : cela explique la fortune du stoïcisme au XVIIe siècle. Dans cette perspective, mon travail philosophique pourrait être considéré comme une forme de néo-stoïcisme baroque qui a traversé l’expérience de l’avant-garde littéraire et artistique des deux derniers siècles.

Contre la cécité et la surdité de la vie habituelle, Šklovskij revendique l’importance de la merveille : les choses passent à côté de nous comme si elles étaient emballées.

Dans le baroque andin, j’ai trouvé des images qui ont eu une résonance particulière dans mon âme. Deux figures m’ont notamment frappé : l’ange arquebusier et l’ange musicien. Comme écrit Riccardo Scotti dans son ouvrage Barocco andino, les premiers tableaux importants produits au Pérou furent réalisés par des Italiens qui se référèrent au Maniérisme : le Jésuite Berardo Bitti, qui arrivât en 1575, le Napolitain Mateo Pérez de Alessio qui a fondé à Lima un « Centre expérimental » et le Romain Angelino Medoro vers 1600. Avec leurs élèves ils jetèrent les bases de la célèbre École de Cuzco (escuela cusqueña) qui perdure encore aujourd’hui.
Ces anges dépassent la différence entre le masculin et le féminin : ils sont à la fois des soldats forts et des filles gracieuses. En même temps, ils possèdent des éléments de la civilisation andine et de la tradition occidentale. Ils sont perturbants dans le sens que Freud a donné à ce terme : à la fois familiers et extravagants. Ainsi, ils provoquent cette expérience d’« étrangisation » qui constitue le commun dénominateur de ma production philosophique. Les anges arquebusiers sont la représentation de cette militia sine malitiai constituant le principe du charme et de la galanterie ; les anges musiciens nous rappellent la connexion entre la musique et la dimension de la vie.

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