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Une contribution de Zygmunt Bauman traduite par Clément Bosqué
Dans l’univers connecté propre à l’être-au-monde contemporain, la figure du e-flâneur permet de mieux comprendre notre relation aux mondes « en ligne » et « hors-ligne », à travers l’étude de la manière que nous avons de gérer les incertitudes auxquelles nous devons faire face. À cet égard, il faudrait éviter d’opposer le territoire électronique avec celui matériel, car s’il est vrai que nous sommes de plus en plus connecté aux réseaux numériques, les rues n’en sont pas vides pour autant…

L’explorateur de Paris à l’ancienne mode, le marcheur nonchalant décrit par Benjamin s’est réincarné en e-flâneur, en drogué de l’ordinateur aux yeux rivés sur l’écran de son ordinateur portable, de sa tablette ou de son Smartphone

Zygmund Bauman

Le film Bienvenue, mister Chance (Being There), réalisé par Hal Ashby en 1979 avec Peter Sellers, met en scène un héros, Chance, qui a travaillé sa vie durant coupé du monde, entre les murs de la propriété de son riche employeur. Son seul lien avec le monde (un lien qui n'est que visuel) passe par un écran de télévision. À la mort de son employeur, Chance perd tout à coup son poste ainsi que le logement alloué dans l'aile des domestiques. Chance se retrouve pour la première fois de sa vie, au propre comme au figuré, à la rue. Et lorsqu'il fait un pas dehors, la première chose qu'il aperçoit, à sa grande épouvante, est une troupe de bonnes sœurs tout en noir, occupant la largeur du trottoir. Hébété, saisi de ce spectacle inhabituel et passablement menaçant, Chance s'empare de la télécommande qu'il a toujours dans la poche et s'efforce – sans le moindre succès, hélas – de changer de chaîne...

Gardons à l'esprit que le film sort en 1979 ; Chance est alors le fruit de l'imagination prophétique des réalisateurs. Prophétique, car l'histoire est celle de la rencontre brutale du monde réel et de l'écran ; ou plutôt, comme nous dirions de nos jours, sans hésiter et à juste titre, de l'univers « en ligne » et « hors-ligne ». Si l'on y pense, à notre époque, les aventures de Chance n'ont plus rien d'étrange, ni de risible. En vérité, ce ne sont même plus des « aventures » à nos yeux : lorsque Chance s'attend à ce que le monde de la rue obéisse à ses commandes, à l'image d'un écran de télévision, c'est bien ce que nous faisons tous les jours, par le biais d'une technologie certes plus avancée. Le résultat, pour médiocre qu'il soit, ne nous dissuade pas de persévérer, dans l'espoir, peut-être, de parvenir à un succès total.

Une guerre contre l'inconfort

L'on peut voir l'univers en ligne, auquel le citoyen moyen du XXIe siècle consacre au moins neuf heures par jour, comme le point d'aboutissement de la vaste entreprise moderne consistant à délester la vie de ce qu'elle a d'inconfortable et d'incommode. Voilà bien un réflexe, une addiction, une idée fixe qui caractérisent l'être-au-monde moderne. La promesse du bien-être, de progrès faciles et rapides, au lieu qu'il fallait auparavant en passer par d'éreintants et incessants efforts, explique le pouvoir d'attraction des nouvelles technologies, et leur avènement spectaculaire.

À l'époque actuelle, nous sommes désormais nombreux à vivre, de façon intermittente ou simultanée, dans ces deux univers, en ligne et hors-ligne. Souvent l'on donne au second l'appellation de « monde réel », bien que la question de savoir si cette appellation convient mieux à l'un ou à l'autre se pose chaque jour davantage.

Ces deux univers sont fort différents, tant par la vision du monde qu'ils déploient que par les savoir-faire qu'ils requièrent et les comportements qu'ils agrègent et promeuvent. Bien que leurs différences puissent faire, et fassent réellement, l'objet d'aménagements, il est bien malaisé de les concilier. Il revient à chacun, naviguant entre ces deux univers (et cela nous concerne tous), de résoudre cet affrontement, en traçant la frontière entre les domaines d'application de ces types de comportements distincts, souvent étanches l'un à l'autre. Néanmoins, ce que nous vivons dans un univers ne peut qu'influencer ce que nous vivons dans l'autre, notre manière de juger et d'évoluer ; il s'ensuit force aller-retour, licites et illicites, à couvert comme en pleine lumière, de part et d'autre de la frontière entre les deux mondes.

Qu'on me permette d'insister : l'histoire de l'époque moderne est celle d'une guerre contre l'inconfort ; c'est la chronique des batailles successives contre tous les genres de sensations pénibles, de gênes ou de contrariétés, au nom des promesses répétées d'une ultime victoire. Les migrations de multitudes d'âmes, sinon de corps, depuis le monde « hors-ligne » vers les terres nouvelles découvertes « en ligne », sont une étape, un développement décisif de cette histoire ; après tout, la bataille ne fait-elle pas rage présentement sur le front des relations interindividuelles, terrain habituellement rétif aux tentatives d'aplanir et d'adoucir ses routes cabossées ou de rectifier ses chemins tordus ? Si nous sortons vainqueur, nous aspirons à désirer sans devoir attendre, à chercher et trouver sans peine. Nous rêvons de la légèreté enfantine avec laquelle nous ferions et déferions les liens avec d'autres êtres humains, soulagés de l'assommant, de l'insupportable fardeau de l'engagement à long terme et des obligations qui s'y rattachent. Ils sont nombreux à croire, et encore davantage à tenir pour certain, qu'Internet est l'arme magique qui peut, qui doit, qui va, sans doute aucun, nous permettre de gagner cette guerre.

Si l'on devait dater le moment où a débuté pour de bon cette guerre de la modernité contre l'inconfort, l'effort et les mauvaises surprises, et de façon générale contre le sentiment d'incertitude permanent que suscitent les caprices imprévisibles du monde naturel et du monde social, ce serait 1775, l'année de la triple catastrophe (un tremblement de terre, suivi d'un incendie et d'un tsunami) qui ravagea la ville de Lisbonne, alors parmi les plus riches, les plus admirées et les plus fières, et l'un des centres de la civilisation européenne. Le désastre fut tel que l'on se mit à rêver d'une maîtrise accrue de la nature et du cours de l'histoire, guidée par la Raison humaine. Deux siècles et demi plus tard, Jonathan Franzen, dans son discours d'investiture au Kenyon College (cité par le New York Times du 28 mai 2011), a proposé qu'à bien des égards la « fin dernière de la technologie, le telos de la techne », « consistait à substituer au monde naturel, résistant à nos désirs, ce monde d'ouragans, de labeur et de cœurs blessés, un autre monde qui réponde à ces mêmes désirs au point de devenir, à terme, une extension de nous-mêmes ». « Notre technologie est tout à fait en mesure de concevoir les produits capables d'assouvir nos fantasmes de relation érotique idéale, où l'objet aimé, sans demander rien en retour, se donne immédiatement, en faisant nous sentir tout-puissants, sans faire de scènes terribles lorsque que nous le remplaçons par un objet plus attirant encore, et le remisons au tiroir ». Serait-ce à dire que nos rêves deviennent réalité ? Les mots se feraient-ils chair ? La vieille guerre serait-elle sur le point d'être gagnée ? Sur ces points, m'est avis que la cour (s'il est des juges compétents pour prononcer ce genre de verdicts) doit encore délibérer. Car tout butin a un prix. Si l'on prétend compter les gains et les pertes, il convient que l'on s'y prenne rétrospectivement ; or, l'heure d'un bilan en bonne et due forme n'a pas sonné, sans même parler d'un jugement final.

Il est formidablement plus aisé, et beaucoup moins risqué, de nouer ou de rompre des relations en ligne que de le faire hors-ligne. En ligne, pas d'obligations à vie, de responsabilités (sans parler de serments du genre : « jusqu'à ce que la mort vous sépare ») ; oubliés, les efforts éreintants et infinis pour entrer en relation avec quelqu'un, et jusqu'à la tâche, rebutante et fastidieuse, de rompre : appuyez sur une touche et abstenez-vous d'appuyer sur d'autres, voilà tout. Point de discussions gênantes, de disputes ni de « scènes terribles » comme celles qu'évoque Franzen. Faire et refaire le tri dans son réseau d'amis, le conserver aussi longtemps que le cœur vous en dit requiert très peu d'aptitudes, encore moins d'effort, et ne comporte pratiquement aucun risque. Comme le souligne le sociologue français Jean-Claude Kaufmann (2010), tout cela reste très rassurant, du moment que l'on peut se connecter et se déconnecter d'un simple clic ; toucher des icônes à l'écran donne à croire, trompeusement, que l'on est le maître absolu de son réseau de relations sociales et du positionnement que l'on y prend. Par conséquent, le fait qu'une majorité croissante d'internautes, après avoir expérimenté et comparé les deux modes de relations, en arrive à préférer la variété en ligne à son équivalent hors-ligne, ne saurait surprendre.

De l'incertitude du monde en ligne

Nous sommes nombreux à vivre, de façon intermittente ou simultanée, dans ces deux univers, en ligne et hors-ligne. Souvent l'on donne au second l'appellation de « monde réel », bien que la question de savoir si cette appellation convient mieux à l'un ou à l'autre se pose chaque jour davantage

De nombreuses études montrent que les utilisateurs d'Internet passent une grande partie de leur temps et de leur vie en ligne à ne rencontrer que des gens qui pensent comme eux. Internet fonctionne comme un genre amélioré de quartier sécurisé (« gated community ») qui, contrairement à son équivalent hors-ligne, n'a besoin ni de loyer exorbitant, ni de gardes armés, ni de réseaux complexes de caméras de surveillance ; une touche « supprimer » suffit. Ce qui rend les quartiers sécurisés, de tous types qu'ils soient, si attrayants, c'est que l'on y cohabite avec des personnes présélectionnées, des « gens comme nous », qui pensent comme nous ; l'on y vit protégé de l'intrusion d'étrangers dont la présence gênante nous contraindrait à inventer de nouvelles façons de vivre ensemble, et menacerait notre certitude que notre mode de vie est le seul convenable et doit être adopté par tous ceux qui nous entourent. Votre voisin se contemple en vous, et vous en lui, comme dans un miroir : aucun risque de froid ou de dispute pour des motifs politiques, idéologiques, ou autres. Une vraie zone de confort, à l'abri du bruit, du vacarme de la foule bigarrée et turbulente qui se presse au travail et dans les rues de la ville... Le problème, dans un environnement aussi artificiellement, quoique soigneusement désinfecté, c'est que l'on ne peut plus développer de défenses immunitaires contre les controverses parfois toxiques qui abondent naturellement dans le monde hors-ligne, le monde hors de l'abri, hors du tête-à-tête avec un écran que l'on peut à tout moment éteindre, ce monde de la rue, peuplé de corps animés, vivants ; il n'est plus nécessaire d'inventer au quotidien des manières de cohabiter en paix, de s'enrichir de la différence de l'autre. Et parce que l'on n'a pas appris cet art, les divergences et les contradictions dont les étrangers de la rue sont porteurs se font menaçantes, et même fatales. Les conflits qui naissent en ligne sont dotés d'une grande capacité à se promouvoir et s'exacerber d'eux-mêmes.

Les réseaux nous attirent, car ils promettent de nous mettre à l'abri des diverses injonctions, et dilemmes atroces dont notre environnement terrestre n'est pas avare. Une fois repliés au-dedans d'un réseau, il se peut qu'en effet nous fassions l'expérience d'une telle immunité. Tant que nous restons calfeutrés entre les parois électroniques du réseau, nous nous sentons authentiquement libres ; non pas que la contrainte, la pression sociale et la nécessité de faire des choix difficiles se soient soudain évanouis, vidés de tout pouvoir coercitif, mais en ce qu'ils sont, pour ainsi dire, momentanément tenus à distance, suspendus, mis de côté et même royalement ignorés, dès lors qu'on les a exilés un temps de l'esprit et du cœur. Par contraste avec l'adversité et les tracas auxquels nul ne saurait échapper dans le monde réel (toutes ces choses qu'on ne peut simplement pas décider d'écarter ni de consigner à l'oubli), le réseau ressemble à un abri confortable et séduisant. Nous y trouvons un peu de répit ; mais nous n'aurons pas résolu le moindre des problèmes qui nous y ont poussés. Un temps mis sous le tapis, sans avoir rien perdu de leur venin, les voilà toujours prêts à resurgir pour se venger ; et quand ils le feront, ce qui finira à coup sûr par arriver, ils mettront en fuite des êtres anesthésiés, beaucoup moins bien armés qu'avant leur séjour tranquille dans le refuge préservé de la fureur de la vie hors-ligne. Une perspective particulièrement inquiétante dans le contexte de la « diasporisation » intensive et continue de nos villes ; un processus qu’Ulrich Beck nomme la « cosmopolitisation » qui, contrairement à la mondialisation qui a lieu « au dehors », « se déroule “à l'intérieur”, sur le plan national, local, et même au niveau individuel, biographique et identitaire ». La cosmopolitisation « fait référence à l'érosion des frontières nettes séparant les marchés, les États, les civilisations, les cultures et même jusqu'aux Lebenswelts des divers peuples et religions, aboutissant à une situation mondiale caractérisée par un phénomène de confrontation involontaire avec l'autre en tant qu'étranger » (2008 : 68-69).

Il n'y a rien de nouveau ou presque dans les causes de la « crise migratoire » actuelle, pas plus que dans les modalités de réactions sociales et politiques. Ceux qui fuient la sauvagerie d'existences ravagées par la guerre, la dictature, la famine, sans le moindre horizon, viennent toujours frapper à la porte des peuples voisins, et ce, depuis la nuit des temps. Pour ceux chez qui l'on frappe, ce sont des étrangers ; il est un fait que les étrangers ont tendance à susciter de l'angoisse, précisément parce qu'ils sont « étranges » : imprévisibles au point d'être inquiétants, contrairement aux personnes « que nous fréquentons tous les jours » et chez qui nous savons « à quoi nous attendre » ; pour un peu, ils seraient bien capables de détruire des choses auxquelles nous sommes attachés, de remettre en cause notre cher et si rassurant mode de vie. Nous répartissons ordinairement les personnes avec qui nous cohabitons dans nos quartiers, dans la rue et au travail, entre amis et ennemis, ceux qui nous agréent ou ceux que nous tolérons à peine ; mais, quelle que soit la catégorie dans laquelle nous les rangeons, nous savons bien de quelle manière nous comporter et gérer nos interactions avec eux. Sur les étrangers, cependant, nous savons trop peu de choses pour parvenir à déchiffrer correctement leur attitude, à interpréter leurs intentions, à prévoir leurs faits et gestes. Et cette ignorance, le fait que nous ne sachions que faire, comment nous comporter, gérer une situation qui n'est pas de notre fait et sur laquelle nous n'avons pas la moindre prise, génère énormément d'angoisse et de peur.

En cette époque de grande incertitude existentielle et de précarité croissante, dans un monde de plus en plus dérégulé, multipolaire, désarticulé, l'ignorance n'est pas la seule cause de ce sentiment de malaise et d'effroi que nous éprouvons à la vue des nouveaux arrivants. Il est évident que l'apparition soudaine et massive d'étrangers dans nos rues n'a pas été initiée par nous, et que nous ne contrôlons rien... comment s'étonner que les vagues successives d'immigrants soient perçues comme de mauvais présages ? Ils nous font prendre conscience, et nous rappellent continûment des choses que nous préférerions oublier ou écarter d'un revers de main : de ces forces mystérieuses et obscures à l’œuvre dans le monde, parfois évoquées, mais lointaines et intangibles, tout en étant suffisamment puissantes pour se mêler de nos vies sans tenir compte de nos souhaits et de nos projets. Les « victimes collatérales » de ces forces, devenues des nomades apatrides, tendent à être perçues, par une sorte de logique perverse, comme l'avant-garde de troupes qui auraient choisi d'installer leurs garnisons parmi nous. Ces hommes, nomades non par choix, mais par l'effet d'un destin cruel, nous rappellent, à notre grande irritation, à notre grand impatience, l'incurable vulnérabilité qui est la nôtre et la fragilité de ce bien-être si chèrement acquis ; et il est humain, trop humain de rejeter la faute sur ces messagers, de les punir parce que nous détestons le message qu'ils portent, ce message envoyé par les forces ahurissantes, incompréhensibles, terrifiantes et fort justement haïes, que nous tenons pour coupables du sentiment atrocement humiliant d'incertitude existentielle qui nous mine et chamboule nos projets de vie. Et tandis que nous nous montrons incapables, ou presque, de contenir les forces formidables de la mondialisation, ces forces pourtant lointaines et insaisissables, nous pouvons à tout le moins nous efforcer de dévier la colère que ces forces continuent de provoquer en nous ; et alors nous déversons cette colère, par procuration, sur ceux de leurs rejetons que nous pouvons facilement atteindre. Bien évidemment, nous n'aurons rien réglé aux racines du problème, mais nous aurons peut-être soulagé, ne serait-ce qu'un instant, ce sentiment d'humiliation, d'impuissance, d'incapacité qui est la nôtre à atténuer la précarité envahissante de notre propre être dans le monde.

L'advenue du e-flaneur

À bien des égards, le monde hors-ligne – l'univers « réel » est l'exact contraire du monde « en ligne » du réseau. Ces deux mondes sont saturés d'incertitude ; mais celle du monde « en ligne » est remarquablement gérable et à peu près contrôlable, là où le monde « hors-ligne » est ingérable et échappe à toute tentative de contrôle ; ce qui fait du premier une source de satisfaction et d'efficacité très gratifiante, là où le second rebute, étourdit et inhibe. L’aversion au risque étant une propension humaine, trop humaine, il n’est pas étonnant que les héritiers contemporains du flâneur et de la flâneuse, chers à Baudelaire et Benjamin, qui cherchent à assouvir leur appétit cognitif, leur soif d’aventures et leur aspiration insatiable à jouer tout à la fois le rôle du dramaturge, du metteur en scène et de l’acteur principal de ce spectacle qu’est la vie, préfèrent s’y adonner dans un contexte où « il suffit d’un clic pour se connecter et se déconnecter » ; où les portes d’entrée comme de sortie sont ouvertes vingt-quatre heures sur vingt-quatre et sept jours sur sept ; dans un environnement flexible, maniable et garanti contre tout imprévu, attendrissant d’obéissance aux désirs supposés et tenaces d'un maître dont il devance le moindre caprice, la moindre requête. L’explorateur de Paris à l’ancienne mode, le marcheur nonchalant décrit par Benjamin s’est réincarné en e-flâneur, en drogué de l’ordinateur aux yeux rivés sur l’écran de son ordinateur portable, de sa tablette ou de son Smartphone.

Les rues n’en sont pas vides pour autant. Bondées comme jamais. Et comment pourrait-il en être autrement ? Certaines démarches essentielles, comme se rendre au travail, à l’université, à une fête ou dans un magasin, aller courir ou se promener, ne peuvent se dérouler ailleurs. Mais observez attentivement la foule dans la rue : la plupart du temps, la plupart des corps en mouvement transportent de petits gadgets, collés à l’oreille ou tenus à hauteur des yeux. Qu’ils marchent seuls ou en groupe, les passants jettent rarement un coup d’œil sur les côtés ; lorsque cela leur arrive, par exprès ou par inadvertance, ils ramènent bien vite le regard sur le mini-écran qu’ils tiennent dans la main, avides d'informations sur ce qu’ils ont entrevu par hasard. Voir signifie avoir les yeux rivés sur l’écran ; comprendre et connaître revient à passer en revue des mots et des images dans un moteur de recherche. Et être quelque part, « visiter quelque chose », signifie capter l’instant présent en prenant un selfie. Voilà de quoi les nouveaux ordinateurs de poche, à la différence de leurs plus pesants oncles et tantes, sont capables. Et c’est ainsi qu’actuellement ils menacent de condamner les ordinateurs portables et les tablettes, hier encore nos chouchous, à l’obsolescence, et de prendre leur place sur le marché.

Comme l’escargot sa maison, les e-flâneurs transportent avec eux, où qu’ils aillent, les e-refuges qui les protègent des sables mouvants, des pièges et des embuscades de la rue. Walkman, l’ancêtre lointain du Smartphone, fut commercialisé avec le slogan : « plus jamais seul ». Les publicités pour les Smartphones, rédigées au moyen d’une encre invisible que les e-flâneurs, eux, savent fort bien lire, promettent : « plus jamais perdu, déconnecté, dans la jungle de la rue ».

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