Une contribution de Daniel Gutiérrez-Martínez
Plus que dans les formes artistiques canoniques, le baroque en Amérique latine s’exprime dans la manière dont, au quotidien, le langage, les habitudes, les modes de vie sont gauchis, exagérés, luxés en quelque sorte. Cette revisitation des formes du baroque espagnol par les colonisés leur a permis d’y nicher leurs images propres. Des baroquismes concomitants, aux origines de la postmodernité.

Le baroque en Amérique latine a souvent été cantonné en termes analytiques à des manifestations spécifiquement artistiques : des récits, des expressions visuelles, auditives ou tactiles de tous ordres. Une cohorte sans fin d’artistes et de penseurs (littéraires, musiciens, danseurs, religieux – tous inclus) en ont fait partie : Octavio Paz, Sor Juana Inés, Botero, Rivera, Siqueiros, Carrington, Khalo, Cortazar, García Márquez, Sarduy, Roa Bastos, Haroldo de Campos, Rafael Sánchez, Belli, Edouard Glissant, José Lezama, Alejo Carpentier, etc. La manifestation baroque artistique prend sens à travers une sensibilité archaïque, qui se manifeste dans la vie de tous les jours, le long de l’histoire et de la géographie du continent. Cette sensibilité reflète les émotions quotidiennes surgies des exagérations du réel, des expériences vécues a l’extrême, et de la ritualisation de l’effervescence poussée jusqu’au tragique. Ces apparences représentent des creux communs culturels propres à la région. Ce sont « des narratifs baroques du quotidien » dont la caractéristique est d’inscrire les creux du passés (méditerranée, ibérique, colonial, américain) dans des dynamiques du présent. Les sensibilités baroques décrivent des cultures de la prospection (postmodernité).

Des narratifs baroques du quotidien

Les artistes du XVIIIe siècle, autant que ceux du premier tiers du XXe siècle et du début du XXIe, ont appréhendé le baroque non seulement comme forme d’expression rebelle, anarchique, surréaliste de résistance politique, sociale et culturelle, mais aussi comme forme privilégiée de transformation de l’histoire linéaire des « vainqueurs » par un présent circulaire des « vaincus » (spirale). Ce sont des formes banales d’expression pour être ensemble, pour faire circuler le vrai à travers l’irréel, le réel à travers le déguisement et faire passer le proxémique à travers mille formes implicites de communication quotidienne. Qu’il s’agisse de manifestations artistiques classiques (danses, musique, peinture, sculpture, décoration..), banales (manger, ornements, vêtements, croyances, habitat, décoration), ou idiosyncrasiques (tradition orale, travail, aspect social ou politique…), ce sont des formes esthétiques qui présentent les mémoires collectives de tous les jours. Le baroque, c’est l’exubérance contradictorielle d’être ensemble face aux paradoxes de la vie : pauvreté-quotidienneté festive, violences-fraternités débordantes, discriminations-diversités exacerbées… Ce sont des formes interrelationnelles qui se vivent tous les jours et sont considérées par « l’intelligentsia sociologique latino-américaine» comme des actions sans issue et sans importance : des choses banales de tous les jours. Cependant, pour nous, ce sont des résistances implicites qui développent des éthiques de vie explicites, s’associant à la « baroquisation du monde » dont certains auteurs ont déjà parlé en se référant au creuset des apparences (Maffesoli, d’ Ors).

Baroque, postmodernité et quotidien

Ces creux des apparences sont les « nourritures terrestres » actuelles qui décrivent la postmodernité de la région. C’est le facteur d’entendement pour toutes les complicités au quotidien. Ainsi, les langues européennes imposées au continent se sont enrichies à travers la tradition orale locale (créole, portoñol, brésilien, différents espagnols, antillais…). Que seraient ces langues sans les « idiomatiques » locales des Amériques? De même, le baroque parlé est aussi perceptible dans la région sous des formes d’exagérations chères à l’oralité locale. Il est fréquent de ressentir, dans les villes latino-américaines, des formes de politesses fausses et des expressions amicales surentraînées, des accueils exagérés, des faux semblants de soumission. Apparemment sans sens, ils ont beaucoup de contenu pour ceux qui les vivent tous les jours. Tout cela avec des diminutifs grammaticaux incessants, des retours et des tournures langagières sans motif réel, ajoutant des substantifs fraternels aux discours (« amigo », petit cœur, belle amie, beau-jeune), rajoutant une désinence conditionnelle aux mots, faisant des remarques « gratuites » pour demander la moindre chose. Solliciter une requête de manière exagérée n’a comme but que de « mieux vivre ensemble », de considérer l’émotion de l’autre comme bassin sémantique de la convivialité. Des conflits sociaux, politiques et historiques se sont déclenchés plus en raison de la manière d’énoncer les mots (intonation) qu’à cause du fond et du contenu des messages. L’intonation pare le fond. Les tonalités des voix sont les profondeurs du langage, car on y voit là le signe de cultures émotionnelles, sensibles aux tessitures expressives, aux modes langagières, aux linguistiques corporelles. Et cela pour le meilleur et pour le pire, soit pour marquer la « classe », soit pour rendre plus réelles des histoires populaires, des cancans ou des rumeurs (chisme). C’est un champs privilégié que celui de la « rumeurologie » pour constituer une partie des récits imaginaires partagés collectivement. Une fois de plus, c’est la culture verbale qui prévaut face à l’écrit.

Au niveau social, le port de masques est fréquent dans toutes ses manifestations (lucha libre – du catch mexicain – , fêtes cultuelles, carnavals, zapatismes politiques, fêtes patronales, fêtes de villages, affoulements sportifs, jusqu’au maquillage quotidien des femmes). Qui dirait que les expressions artistiques des Amériques ont été et restent de la fantaisie, les masques symbolisant les significations, le sens des actions de leurs protagonistes ? L’Amérique Latine les utilise en excès non pas pour se cacher, mais au contraire pour se faire voir. Ils est fréquent, dans les capitales de la région, de voir les femmes se maquiller avec une habilité étonnante, non seulement de manière excessive, mais aussi grâce à des jongleries peu faciles, en particulier dans les transports publics. Car le maquillage ici sert surtout à atteindre le statut que l’on n’a pas. C’est aussi une sécurité corporelle, une manière magique d’obtenir une certaine confiance en soi. C’est également une mise en concurrence vis-à-vis des autres (montrer sa marque de mascara pour se différencier des autres). En dissimulant en même temps ce besoin d’avoir la reconnaissance des autres (plus on est populaire, plus le maquillage est utilisé). Finalement, c’est une forme de séduction qui donne une sensation d’appartenance à la jet set, au spectacle et aux farandulas.

Il en est de même pour les ritualisations du bien-être quotidien, comme la coloration en excès d’objets sous toutes leurs formes – maisons, espaces publics, ornements personnels… Dans les villes, des mélanges infinis de formes et de cultures s’observent. On peut voir des religiosités alternatives en extase (nouvelles et anciennes) jusqu’à ressentir les humeurs et humours mélangés aux vacarmes tragiques persistants. On voit aussi du baroque dans les constantes solennités festives des cérémonies civiques, ou dans l’acquisition d’objets sans finalités ni projections précises, acquis dans les marchés informels ou Métros souterrains ; même si les marques sont du fake, on les porte avec une dignité d’élite !

Le baroque est encore plus évident dans le manger de tous les jours. La gastronomie, mélange extrême de toutes les saveurs présentes rend compte de cette insistance à transformer les ingrédients en entités anonymes, parties d’un tout culinaire dans lequel aucun goût n’est dominant, ni plus important : Tous en un, un en tous (Unicité). On partage l’entourage quand on mange des insectes et des animaux sacrés, en les accompagnant de rituels d’union… C’est une sorte de recyclage de la bouffe. La recherche de l’accouplement, du contraste, de la contradiction s’exacerbe à travers le mélange, l’épice, le pimenté-quelquefois de manière exagérée! Sont bien connus les refrains populaires « dis-moi ce que tu manges et je te dirai qui tu es». Il est commun d’observer des petits coins de bouffe dans chaque rue (charriots de jus de fruits, gloutonneries fritées) qui n’ont pas pour but d’apaiser la faim, mais de partager l’anxiété quotidienne (boulimie sociale) qui amène à manger de tout et pour tous. Le thés de toutes formes (maté gaucho, feuille de coca…), les galettes (tortillas, arepas..), ne sont que des formismes (Simmel) pour inciter au partage collectif.

Nous n’avons jamais été conquis de manière moderne

Pour comprendre ces formismes baroques comme des concidentias oppositoriums (Nicolas de Cusa), il faut faire appel à la « conquête » du continent depuis cinq siècles, et concevoir celle-ci comme un scénario où s’est jouée la puissance de l’expression corporelle face au pouvoir de l’imposition physique. L’arrivée du baroque européen ici (XVIIe siècle) a représenté un croisement des chemins esthétiques culturels, même si l’Amérique était déjà en soi un creuset de cultures, de mythes, de langages, de traditions tous mis ensemble ; bref des narratifs baroques en soi. Ceux-ci sont des formes d’expression privilégiées pour l’appropriation, des deux côtés, de relations coloniales (voire de domination-dominant – s’il y en a). C’est sous ces narratifs qu’a été possible la soi-disant « Conquête spirituelle » (Gruzinski), matérielle, métissée des Amériques, avec ses génocides et ses puissances. On se réfère là à la manière dont les arrivants ont soumis les autochtones avec des impositions symboliques. En effet il s’agit là de la fusion de formes baroques préhispaniques, celles de l’Europe colonialiste et du stoïcisme des « temps contemporains ». Plus encore, confluent depuis jadis toutes les cultures archaïques de la planète (noire, arabe, européenne, préhispanique, orientale). Le baroque est un métissage. C’est l’art de la contre-conquête, pas seulement des territoires soumis, mais aussi des imaginaires modernes occidentaux.

Déjà, à partir du XVIIe siècle, les autochtones ont bien appris le style baroque européen dans toutes ses formes d’expression esthétiques possibles, pour le recycler, le réutiliser et lui mettre symboliquement des valeurs locales, visibles pour les conquis et invisibles pour les conquérants. Les croyances sont le champs privilégié de ces expressions. Les exemples ne sont pas rares sur ce sujet. Qu’il s’agisse des festivités des diables sur tout le continent, des posadas (pré-fêtes catholiques de Noël où se cassent les piñatas), des carnavals, des fêtes des morts, des fêtes patronales (célébrations « catholiques » de la fête du village) toutes ces religiosités mal nommées «syncrétiques » sont des manifestations de résistance culturelle, qui se dissimulent sous des soumissions rituelles ! On rompt, à travers des supposées bestiaires artistiques (poésie, masques, danses, artisanat) avec la sotériologie monothéiste imposée, en présentant des animaux héros déguisés en humains. On mélange les mythes et on parle des odyssées du présent.

Voilà le narratif qu’exprime la fragmentation éternelle de l’instant présent. Si le baroque comme forme d’expression et communication a pris autant d’importance dans le continent, dans des lieux d’expression permissibles, uniquement durant la colonie (églises, architecture, urbanisme, genres littéraires, religiosités, musiques), ce n’est pas au profit de cette « Conquête spirituelle » qui n’a jamais existé. C’est plutôt en raison de cette possibilité de recycler les résidus (Pareto) des imaginaires, qu’ils soient des génocides ou de tragédies. Ici réside la radicalité des formes culturelles du lieu, pas sur le langage proprement écrit, mais dans le récit poétique et oral des signes. Chacun est un poète de sa vie, face au postulat moderne dont chacun serait l’architecte de son existence.

La danse: « moments éphémères d’éternité »

Les danses de la région sont un exemple emblématique des propos précédents. Il est commun d’écouter des rythmes populaires qui symbolisent, à travers des tempos agglutinants, des résistances historiques (tango, capoeira, trios, ballenato, reggaetton, fandango, salsa, cumbia, norteña, milonga, zamba, fado, sertanejo, etc.). On exprime la tristesse, les angoisses sur des rythmes allègres qui invitent à la danse, à être ensemble. Tout cela pour constater que la vie est ainsi, qu’on n’y peut rien, et encore moins la contrôler, qu’il faut vivre avec. La musique collante, c’est de la viscosité qui fait sentir la communauté. Chaque couleur ou geste qui en découle symbolise des tribus qui revivent les répressions corporelles de jadis. C’est de la danse intégrale. Tout le corps s’implique jusqu’à atteindre une gestualité corporelle collective. La séduction qu’exercent les danses latinos symbolise des substrats des sens : le touché, le regard, l’odeur, l’écoute, l’oralité. Toutes ces sensations animales archaïques exagérées prétendent à l’amour et la passion éternels pour des moments éphémères. Ce n’est pas seulement une approche collective et tribale, c’est aussi un appel totalitaire à des attouchements corporels. Qu’importe le futur, c’est le présent qui compte. Avec un seul doigt qui touche une partie du corps, tout bouge; c’est de la société ; c’est de la complicité. Ici on crée des codes, des mises en accord, des complémentarités, des synergies culturelles historiques dans l’ici et le maintenant, perceptibles dans la cadence groupale. C’est l’esprit du baroque qui a trouvé sa façon implicite, informelle, rebelle, de manifester l’appartenance au groupe par la créativité.

Le baroque américain est l’expression quotidienne des revanches du Sud.

La postmodernité de l’Amérique Latine y est présente. Ainsi, durant « la rencontre des deux mondes », le narratif baroque du lieu a jonglé quotidiennement avec les Grands Récits (Lyotard) européens du Progrès, de l’Humanisme, de la Science, de l’Art, du Sujet pour transfigurer le projet des Lumières, dans des étincelles prospectives loco centrées. Cette déconstruction de chaque instant des catégories du monde moderne continue aujourd’hui, après être passée par l’effervescence des années 60 , et des formes non seulement « artistiques », littéraires et philosophiques, mais aussi d’idiosyncrasies quotidiennes.

Le baroque américain est l’expression quotidienne des revanches du Sud. Il ne s’agit pas d’une opposition baroque-modernité (Contre-réforme, monarchies, classes aristocratiques) mais plutôt d’une réaction face à la forme Classique totale. C’est un baroque sous l’anonymat des origines, qui n’accepte pas les idées substantialistes, les essences, les idées qui transmigrent des fins en soi, des styles loin du concret. En Amérique, on est plus dans la tendance de se réinventer à travers des formes qui créent des contenus contemporains, au lieu de la soumission à la tradition. C’est du devenir permanent. (Irlemar Chiampi, Barroco y Modernidad, FCE, 2000). C’est pour cela que le développement culturel se réalise dans la réinvention de l’arché avec le langage de la contemporanéité. C’est la redynamisation d’un nous dans la temporalité actuelle, en concordance avec la métahistoire (el ahorita mexicain). Le baroque est sans doute la partie souterraine des recyclages culturels modernes d’hier et d’aujourd’hui.

Le baroque est un outil postmoderne face au colonialisme, une révision radicale du sens culturel moderne. Bien que cette modernité ait essayé de recycler idéologiquement le baroque européen en tant que facteur d’identité culturelle, dans la pratique de la fragmentation, de l’éloge du re-nouveau, de la rupture et de l’expérimentation, le baroque américain est un outil de construction des identifications locales, face à l’unitarisme des identités républicaines modernes. Contre la modernité, comme un effet boomerang, il permet de récupérer les origines baroques existant avant la conquête. Des baroquismes concomitants. C’est Ici que commence, avant même de s’appeler ainsi outre-Atlantique, la postmodernité (récupérer/recycler l’arché au sein du renouveau). L’Amérique baroque constitue donc le laboratoire de la postmodernité.

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