Une contribution de Gilbert Durand ✝
Introduit en 1964 au Cercle Eranos, où tinrent conférence pendant plus de 50 ans, dans le montagneux Tessin Suisse, Jung, Henry Corbin, Mircéa Eliade, Ernst Benz ou Gershom Scholem, Gilbert Durand raconte son amitié pour les “Pères fondateurs”, leurs conférences dans cette Université à l’écart des modes universitaires éphémères, et leur discussions en marge même de la Casa Eranos, sous le cèdre du Lac Majeur, face à l’Ile Verte de Brissago.

Henri Corbin qui m’invita pour la première fois en 1964 au Cercle d’Eranos à Ascona dans le Tessin, avait pris l’habitude - mi sérieuse, mi souriante - de dire lorsque nous devisions en petit comité du haut de la terrasse surplombant le Lac Majeur et l’Ile (verte !) de Brissago, assis sous le grand cèdre, et lorsque l’entretien prenait les voies insolites de l’ésotérisme, du “gai savoir” ou des comparatismes plus qu’audacieux, que nos paroles étaient alors dites “sub cedro”. Pendant presque 15 étés de mes 25 ans de pèlerinage fidèle et annuel à Eranos, combien de paroles “sub cedro” furent échangées avec mon vénérable maître et ami, l’incomparable islamologue !

Et c’est sous le cèdre qui ombrageait la fameuse table ronde d’Eranos que je rencontrais pour la première fois Gershom Scholem, l’année même de mon arrivée dans la docte assemblée. J’étais alors très ému de prononcer ma conférence initiale dans ce prestigieux cénacle, un peu mystérieux, auquel mon maître Gaston Bachelard faisait souvent référence dans les années 50, ne sachant guère plus que moi la signification du vocable “eranos”, pensant probablement, comme moi, qu’il s’agissait là d’une obscure divinité hellénistique... Alors que j’appris bien vite qu’eranos, utilisé deux ou trois fois par Homère, choisi avec malice par Rudolf Otto, signifie “pique-nique” où chacun apporte librement son écot. Je trouvais alors là le grand biologiste de Bâle Adolf Portmann, discret et efficace, dont le rôle de “Président” et les conférences de clôture allaient tenir lieu pendant vingt ans de “basse continue” - si je puis dire - à nos monumentales (elles durent deux heures !) communications. Parmi mes jeunes compagnons d’initiation éranienne, je rencontrais Helmut Wilhelm, le sinologue de Seattle, le psychologue Ira Progoff et surtout le physicien et historien de la physique, alors à Cambridge (U.S.A.) - maintenant à Harvard - Gerald Holton.

L’on me présentait successivement à ceux que j’appelais, avec une affection et un respect amusé, les “Pères d’Eranos”. Outre Corbin et Portmann, il y avait dans ce vénérable Chapitre Karl Kérényi, le fidèle ami de Jung, l’helléniste alors aux 10 conférences prononcées depuis 1940, Sir Herbert Read, le célèbre historien de l’art, titulaire aussi depuis 1952 de 10 conférences, Gilles Quispel, le spécialiste des gnoses et des proto-christianismes, l’“inventeur” du Codex Jung - déjà auréolé de ses 6 conférences depuis 1947. Jung, hélas, avait disparu depuis peu, mais il laissait sa si discrète, si savante secrétaire Aniela Jaffé, puis la vigoureuse intelligence de Marie Louise von Franz, enfin les jungiens de la seconde génération dont mon ami James Hillman. Puis il y eut très tôt la rencontre avec trois autres “Pères” de notre cénacle : Mircéa Eliade, déjà présent au côté de Scholem en 1950, 1952, 1953, 1961, avec qui je devais nouer une amitié profonde de presque 20 ans à la “Tagung” de 1967 ; Ernst Benz le théologien de Marburg et Toshihiko Izutsu, l’islamologue de Tokyo tout aussi expert en taoïsme et en bouddhisme nippon. Se nouaient aussi pour moi de solides liens amicaux avec Shmuel Sambursky, Kathleen Raine, David Miller et René Huygue que je retrouvais ici avec plaisir, l’ayant rencontré déjà aux “Conférences du Dimanche”, que nous faisions alternativement au Musée des Beaux Arts de Bruxelles.

A cette Tagung-là consacrée au “Drame humain dans le monde des Idées”, Scholem devait nous entretenir de “Das Ringen zwischen dem biblischen Gott und dem Gott Plotins in der alten Kabbala”. Moi le néophyte, je parlais juste après lui et j’étais dix fois plus intimité que jadis devant les jurys d’agrégation et de soutenance de thèse ! Scholem était déjà l’un des “Pères” confirmé d’Eranos par ses dix conférences prononcées depuis 1949, il arrivait auréolé par le mystère de sa spécialité : la kabbale juive.

L’homme était à la fois très affable, courtois, aimant l’ironie et l’humour, et à la fois très réservé et à la limite, impénétrable. Je revois sa silhouette maigre, un peu voûtée, surmontée d’un visage court et osseux, au long nez saillant, au front dégagé, encadré par de grandes oreilles un peu décollées. Visage extraordinairement mobile où scintillaient de beaux yeux sombres et vifs au regard transperçant. Entre nous ses amis, lorsqu’il prenait - ce qui étaient fréquent ! - un air malicieusement ingénu, inclinant la tête de côté et haussant les sourcils, nous lui trouvions une ressemblance avec le petit nain de Walt Disney, “Simplet” ! Mais il ne fallait pas se fier à cette naïveté bonhomme, à ce côté “Schlemihl” que sait souvent prendre le comique juif, car soudain l’oeil fulminait, la répartie mordante sortait martelée des lèvres minces et serrées. Il s’exprimait en un allemand “académique” impeccable, ralenti par la lourde prononciation israélienne. Ce qui me faisait le complimenter souvent, lui disant que je comprenais mieux l’allemand lorsqu’il était scandé par un israélien tel que lui. Une anecdote illustre bien ce rôle - si maïeutique - qu’aimait jouer le savant, rôle d’effacement, de malicieuse et feinte simplicité. Un jour qu’il sortait de la librairie de la place St Pierre d’Ascona, et qu’il s’était habillé avec plus de soins que de coutume en vue d’une quelconque soirée plus officielle, rencontrant deux de nos amies - le Professeur Françoise Bonardel et la Comtesse de Robilant - cette dernière, après l’avoir salué et félicité de son beau costume ajouta familièrement : “Vous êtes un véritable dandy !”. Scholem fit non d’une main lasse et avec un sourire un peu voilé lui répondit : “Avez-vous déjà vu un dandy juif, Madame ?”

Ce que je veux surtout évoquer ici, ce sont ces entretiens “sub Cedro” certes, mais quelquefois, lorsque les tempêtes (fréquentes) du Lac Majeur se déchaînaient - ces tempêtes que redoutait Eliade qui, jadis en son pays natal, avait failli périr dans une telle intempérie - réfugiés dans la salle et la bibliothèque toute proche de cette Casa Gabriella qui avait été la demeure de la fondatrice de notre commune aventure, Madame Olga Fröbe-Kapteyn. A moins que par grand beau temps nous ne nous rencontrions “en ville” à la terrasse de l’Hôtel Tamaro sur la “piazza” où “les” Scholem, Fania et Gershsom aimaient résider. Terrasse de plain pied avec la rue et le quai du port de plaisance d’où l’on voyait en enfilade une longue partie du grand Lac, étroit et sinueux comme un fjord surréalistement enchâssé dans une végétation polynésienne. “Sous le Cèdre” était une qualité éthique et gnostique bien plus - comme aimait à le dire Corbin : du “huitième kesvar” - qu’un lieu positivement “situé sur une carte de géographie”.

L’un des premiers entretiens émouvants que j’eus avec le maître israélien au début de notre amitié fut à l’occasion du Centre de Recherche sur l’Imaginaire que je venais de lancer en 1966 avec l’aide de deux collègues et amis grenoblois. J’avais écrit à Scholem pour lui demander l’insigne honneur d’accepter de collaborer à notre Conseil Scientifique. Je n’avais pas reçu de réponse. Lorsque nous nous rencontrâmes peu de temps après, Scholem m’attira un peu à l’écart et, la mine sévère, me dit : “Mon cher ami, j’ai bien reçu votre invitation et vous en remercie vivement. Mais sachez d’abord que j’ai fait un principe de ne jamais m’intégrer à aucune organisation, aussi éminente fut-elle, hors de l’Etat d’Israël...” J’écoutais un peu dépité par ce refus, je bafouillais quelques regrets en exprimant une feinte compréhension pour ce nationalisme intransigeant. Alors le visage de mon vénéré ami, soudain, rayonna d’un large sourire, son regard se fit très doux, il leva la main, l’index tendu “Toutefois... Toutefois très cher ami, compte tenu de ce que je sais de votre conduite (il joignit à ce substantif un adjectif fort élogieux...) pendant la guerre, je pense que je puis, sans déroger à mon engagement vous donner mon accord... N’avez vous pas été alors une sorte de d’israélite de cœur, et au prix du sang !”... “Bien plus que certains circoncis !” ajoutait-il avec malice. Car le sioniste de la première heure qu’il était, garda toujours une dent acérée contre les Wurzellos satisfaits de leur déracinement fatal dans le chaudron de sorcières du Niebelheim germanique. J’étais bouleversé par un tel consentement, accompagné d’une affectueuse bourrade sur les épaules. Tout Scholem était là dans cette petite scène. Sa magnanimité, son intelligence de cœur, et aussi ce don théâtral qui mettait toujours en relief le moindre de ses dire. Cette science consommée de la parole et du geste - l’index levé qui nous devint si familier ! - qui donnait à ses propos le poids définitif d’une sentence.

Une autre scène vécue revient à ma mémoire, un soir d’orage où, fuyant l’ombre mouillée du cèdre, nous nous étions abrités dans la salle basse de la Casa Gabriella sous le large abat-jour de la lampe centrale. Les dames, sauf une restée près de nous occupée en silence à quelque travail d’aiguille, s’étaient réfugiées dans la bibliothèque attenante pour contempler le grandiose spectacle des éclairs qui se reflétaient dans les eaux du Lac déchaîné. Nous nous retrouvions Henry Corbin, Gilles Quispel, Scholem, moi-même et quelques autres réunis autour d’Adolf Portmann. L’éminent biologiste de Bâle nous informait, avec une certaine distanciation humoristique, des plus récentes hypothèses relatives à l’apparition de l’homme sur la terre. Sinanthropes, Australopithèques, Pithécanthropes, néanderthalensis et erectus défilaient à belle allure... C’est alors que la dame, retenant son aiguille, profitant soudain d’un bref silence dans nos propos, déclara avec placidité : “Eh bien moi, je crois que c’est le Bon Dieu qui a fait l’homme !”. Un éclat de rire secoua notre savante assemblée. J’ai encore dans l’oreille le puissant rire si juvénile de mon ami Corbin ! Scholem réprima très vite un sourire et très gravement l’index une fois de plus levé ! - s’adressant courtoisement à la dame lui (et nous !) dit : “Je vous remercie Madame d’avoir formulé la seule hypothèse réconfortante parmi tant de ravalantes suggestions - tout aussi hypothétiques - qui à tout prix veulent nous faire descendre du singe !”

Très souvent nos discussions, surtout celles amorcées par Corbin lui-même gravitaient autour de la Musique. C’était avec un très grand plaisir que nous avions rencontré également en 1964 Victor Zuckerkandl le musicologue viennois qui, hélas, devait tragiquement nous quitter. Corbin, malgré sa surdité (je le revois encore, le regard extasié, se plaçant au plus près du piano accompagnant le splendide chant de notre amie Rita Streich ou du violon de son vieil ami Sendor Vegh...) était un passionné de musique. Comme Luther et comme la tradition iranienne du Samâ (le concert spirituel) il donnait à “dame musique” la “première place” après la théosophie. Ses goûts allaient aux derniers romantiques, à Liszt, à Schuman, à Franck, à Wagner bien entendu et aux post-wagnériens Mahler, Strauss, Brückner. Pour taquiner mon vénéré ami, je me faisais souvent l’avocat du diable... en la circonstance Mozart ! Afin de faire tonner Corbin en une de ces fausses colères dans lesquelles sa fougue de natif du Sagittaire excellait, je me permettais les saillies les plus debussystes visant “le mastic orchestral” ou les “gémissements de modiste”... L’éminent Président de l’Académie des Sciences d’Israël se mêlait souvent, en souriant à notre pseudo-dispute et prenait parti ouvertement pour l’éminent islamologue et pour... Richard Wagner ! C’était assez inattendu car à l’époque, Wagner était interdit de musique en Israël et Barenboïm ne dirigeait pas encore à Bayrouth ! Les victimes apprennent très vite les rôles de leurs anciens Bourreaux... Scholem nous racontait que sa famille était si wagnérienne que son grand-père se faisait prénommer... Siegfried ! Il nous rappelait les amitiés juives indéfectibles du maître de Parsifal, celles des Chefs Herman Lévi et Hans Richter. Là encore, je me faisais l’avocat du diable, arguant du pamphlet de Wagner “La Musique et les juifs”. Scholem écartait de la main l’objection et me répondait en souriant que la judaïté n’était ni la garantie du génie musical, ni celle du génie politique. Et avec un clin d’oeil rusé, il ajoutait à l’intention de Felix Kendelssohn ou de Karl Marx que “le judaïsme renié des convertis n’ajoutait rien à cela...”

Boutades significatives. Car la hantise demeurait toujours pour ce pur de voir succomber la foi juive à toute compromission comme en donna, hélas, l’exemple funeste du Centralverein... Par ailleurs, je soupçonnais ce juif, volontairement errant, qu’avait été mon ami, d’une certaine compréhension pour la vie pourchassée du compositeur du Fliegende Olläder. J’avais très vite compris que pour Scholem il y avait une hiérarchie dans la judaïté qui se mesurait à une sorte de rétribution temporelle de clairvoyance : au sommet, les aristocrates, ceux qui avaient rompu avec les fallacieuses compromissions de la République de Weimar et “laissant père et mère”, comme l’Ancêtre fondateur, étaient partis dès avant guerre vers l’aride et inhospitalière Terre Promise, puis venaient ceux - tel l’ami très cher Walter Benjamin - qui avaient attendu imprudemment pour fuir l’arrivée au pouvoir de l’Antéchrist, ceux encore qui, hélas restés, avaient disparus dans Chambres à Gaz et Crématoires, ceux enfin qui douillettement avaient préféré la Californie aux Kibboutz... Comme cette hiérarchie, non dite certes, mais souvent exprimée, étaient bien comprise par l’ancien Résistant que je suis et qui avait toujours établie une différence entre Résistants “de la première heure” (1940), Résistants de 1942 si nombreux et surtout différence de castes presque entre les Résistants Combattants des F.F.L., des F.F.C. ou des F.F.I. et clercs douillets attendant la Libération et les Porte-feuilles Ministériels autour d’une tasse de thé à Londres...

Bien plus encore - et c’est dans la bouche de Scholem que j’entendis pour la première fois la surprenante interprétation que devait reprendre, vingt ans plus tard, le metteur en scène Daniel Mesguich - le savant israélite faisait chorus avec Corbin pour me prouver que le Wotan de la Tétralogie, plein de courroux, trop plein de runes légalitaires, mais le cœur déchiré de compassion et de promesse était bien plus proche du Javeh scripturaire que du Jupiter indo-européen ou du terrible dieu des steppes que dénonçait Jung à l’horizon du nazisme ! Les deux érudits devant moi réinventaient une “Réponse à Job” (Corbin n’avait-il pas post-facé celle de Jung ?) où le retrait (Tsimsoum? Isaac Louris était un des kabbalistes préférés de Scholem) du Dieu courroucé nécessitait la venue d’un Advocatum pour l’homme délaissé, Messie déjà “promis pas encore “venu”...

Se greffait donc sur ces joutes wagnériennes, le problème - si cher à Corbin - du jam et du nondum. Et là nos discussions - sans se départir de l’incomparable bonne humeur qui régnait “sous le cèdre” - prenaient une certaine hauteur. Le grand thème israélite de la promesse passée et de son accomplissement à venir servait de tremplin à l’argumentation philosophique. Et - miracle ! - les trois avocats des “religions du Livre” que nous étions Scholem, Corbin et moi, arrivaient par trois voies différentes à un Consensus.

Pour Scholem il allait de soi non seulement que la Promesse abrahamique nécessite sa “tenue” à venir (sinon elle ne serait pas une “promesse” : une promesse de rien n’est pas une promesse) mais encore que l’inachèvement de sa réalisation, sa béance entretenue était aussi garant de son statut de “promesse” : une promesse tenue n’est plus une promesse ! C’était à la responsabilité du croyant de réaliser ou non, chaque fois un peu plus, mais jamais complètement - car alors il n’y aurait plus de responsabilité, de liberté humaines - la venue messianique.

Corbin évoquait à cette occasion - thème constant dans sa quête spirituelle - le statut et le rôle de la mission chevaleresque soit des compagnons du Sauveur Kazdéen, soit des disciples de Mani, et finalement du fatah musulman (dont il est écrit justement qu’Abraham fut le prototype spirituel... Il commentait le fameux “sceau” mohammadien de la prophétie - qui peut apparaître comme un “jam” - nécessitant la postérité des Maintenneurs du Livre, les Saints Imâms des shi’ismes faisant que la parole sacrée ne soit jamais lettre morte, mais toujours vie ouverte par le nondum, suspendue elle aussi à la promesse du Mahdî.

Bien entendu l’avocat (bien indigne !) du catholicisme romain, que je me faisais un devoir d’être en cette œcuménique compagnie, ajoutait à cette dialectique du jam et du nondum la nécessaire tension entre l’accomplissement christique et l’annonce paraclétique...

Il y avait entre mes éminents interlocuteurs une triple connivence. A la fois le respect mutuel et sincère du terroir spirituel de l’autre : d’un côté les hâdith des Saints Imâms du Shi’isme, de l’autre la méticuleuse philologie du Talmud et des écrits fondateurs de la Kabbale. Scholem, ne l’oublions pas, avait appris l’arabe dans ses jeunes années d’étude à Berne et son sionisme demeura toujours très attentif (n’adhéra-t-il pas au Brith Schalom ?) à l’entente avec les Arabes. Inutile de bien souligner l’intérêt que Corbin portait à l’hébreu biblique et à la structure séphirotique révélée par la Kabbale, si proche souvent de l’angélologie avicenienne qui lui était familière.

A la fois - seconde connivence - chez l’un comme chez l’autre le fruit d’une minutieuse formation de philologue... et de bibliothécaire. Corbin avait été bibliothécaire suppléant à la Nationale, Scholem - bibliophile passionné né dans une famille d’imprimeurs - fut bibliothécaire adjoint de la Bibliothèque de la future Université de Jérusalem. Chez l’un comme chez l’autre tout était honnêtement, scrupuleusement référencé. Ce qui fit toujours la différence agacée entre Corbin et René Guénon comme entre Scholem et Martin Bubber...

Enfin, à la fois, chez l’un comme chez l’autre l’irréductible opposition aux confusions et au dérapages de l’eschatologie religieuse vers les sécularisation politiques ou sociales. Scholem avait placé comme signal d’alarme à toute tentative de faire du sionisme un pan judaïsme, la hantise de la catastrophe sabbatéenne. Lorsque je le rencontrais pour la première fois, venaient de paraître, presque coup sur coup et l’un étant l’antithèse de l’autre le Sabbataï Zevi et le mouvement sabbatéen (1957) et la Mystique juive (1962). L’un montrant comment on succombe à la tentation d’une réalisation, d’un jam messianique et cela jusqu’au scandale d’une conversion désertant le judaïsme, l’autre au contraire montrant comment la lettre du légalisme juif avait besoin de la constante - nondum ! - ouverture que préfigure l’échelle de Jacob et par laquelle l’initié, selon Rabbi Ismaël, “peut monter et descendre sans que personne ne l’en empêche...”

Respect mutuel de traditions bifurquées, séparation radicale entre le dû de César et celui de Dieu, honnêteté d’une étude scrupuleusement référée aux textes, tels étaient les points d’accord profond entre ces deux Maîtres. Tel était aussi l’exemple donné... Je ne doute pas que cette harmonie entre les différences culturelles et cultuelles n’ait inspiré Henry Corbin lorsqu’en 1974 il fonda le Centre de Spiritualité Comparée, l’Université St Jean de Jérusalem dont j’eus l’insigne honneur d’être désigné comme Vice-Président.

Ajoutons enfin un trait qui était commun avec mes illustres amis, avec Erst Benz et Mircea Eliade aussi : notre irrespect poliment respectueux pour les orthodoxies frileuses et conformistes... Si le mot que prête Denis de Rougement à Corbin (in Henry Corbin, Cahier de l’Herne, 1961) est vrai “hérétiques de toutes les religions, unissez-vous” c’est bien à cette Table Ronde, sans roi Arthur, d’Eranos que cette réunion fut accomplie. Inutile d’insister sur le rôle d’inventeur de l’hérésie shi’îte que joua Henry Corbin dans une philosophie orientaliste européenne bloquée sur le sunnisme colonisé et l’héritage latin d’Averroès. Quant à Ernst Benz, à une époque où sévissait l’orthodoxie barthienne (si ce n’est bultmanienne !) il fut le pionnier des études joachimites, böhmistes et swedenborgiennes. Eliade, quant à lui, rapatria à une place centrale des sciences religieuses les “techniques de l’extase” chamanistiques et le yoga abandonnés jusqu’ici avec mépris aux “sociétés primitives”. Or Scholem non seulement est sioniste à l’heure où la quasi totalité de la communauté juive d’Allemagne est hostile à ce qu’elle considère comme une expatriation, mais à 20 ans il décide de vouer sa recherche au domaine le plus méprisé, le plus ridiculisé, le plus calomniée par la Haskalah juive : la Kabbale et son incompréhensible “bible”, le Zohar... Tous, nous étions d’instinct spirituel contre les orthodoxies intolérantes par définition. Mais nous n’en étions pas moins d’un intégrisme sourcilleux. Car si l’orthodoxie c’est l’intolérance, l’intégrisme c’est l’intransigeance. Et si notre avide ouverture d’esprit était tolérance, notre scrupuleux respect des textes et des faits authentifiés fondaient notre intransigeance.

Il faudrait ajouter bien et bien des pages pour évoquer ces entretiens “sous le Cèdre”. Il faudrait dire ces messages, ces cartes postales que nous recevions en 1967 de notre ami nous annonçant qu’il avait sonné du “Chofar” sur l’Esplanade du Temple de Salomon... Il faudrait dire ce retour affligé des funérailles de mon vieil ami Adorno, son cadet de quelques années, décédé en Valais, je crois, en 1969 et dont Scholem nous disait avec une commisération sincère mais riche d’arrières pensées (Adorno n’avait-il pas dangereusement mélangé, comme Sabbataï Zevi, les séquelles d’une spiritualité juive et les innovations nihilistes d’une engagement politique avorté ?) que c’était la dérision de ses propres étudiants qui avait tué le digne Herr Doktor Professor de Frankfort : une étudiante “révolutionnaire” et provocatrice faisait du strip-tease intégral aux cours ultimes du vieux Monsieur en 1968...

Mais nous ne pouvons ici, dans une brève communication, tout évoquer. Ne gardons pour terminer que la dernière rencontre que nous fîmes, mon collègue et ami Jean Servier le berbèrologue réputé, passionné de culture juive et moi-même avec notre vieil ami. Ce devait être l’année qui précéda sa disparation, soit en 1981. Par une belle et douce matinée tessinoise de fin d’été, nous aperçûmes Scholem dont nous avions appris quelques ennuis de santé, tranquillement attablé à la terrasse du Tamaro devant une orange pressée. Tout joyeux nous nous précipitons alors pour le saluer ; après les congratulations d’usage nous prenions place autour de lui. Il nous sembla un peu amaigri, un peu plus voûté, mais rien ne laissait pressentir une fin si prochaine. Et surtout pas la vivacité coutumière de ses réparties ! Comme nous lui faisions part de la rareté de la seule traduction du Zohar qui existait alors en français, celle de Jean de Pauly, toute la verve du spécialiste fut réveillée soudainement. “Cette rareté est une bénédiction pour vous”, disait-il. Je pus m’apercevoir alors que l’exécration de notre ami à l‘encontre de l’étrange traducteur français était à peu près égale à celle qu’il portait aux fantaisies pseudo-cabbalistiques d’Abellio ! Il m’avait en effet entretenu maintes fois sur le livre de ce dernier “La Bible, langage chiffré” pour me dire tout le mal qu’il pensait de l’absence de scrupules de quelqu’un se permettant de reconstruire de toute pièce l’immémoriale tradition de la gématrie et du notarikon et d’amener de l’eau au moulin de ceux qui ridiculisaient la Kabbale. Mais pour Jean de Pauly c’était encore pire : non seulement il y avait aussi mégalo-maniaque absence de scrupules, mais encore amplifications, falsifications, rajouts délirants. Le visage du savant kabbaliste s’animait à mesure qu’il dénonçait les errements de Pauly. Non seulement contre-sens de traduction, mais encore surcharges de développements qui n’étaient absolument pas dans le texte araméen, mais de plus inventions de toute pièce de référence. Soit de références à des ouvrages inexistants d’auteurs qui existaient, soit références existantes attribuées à des auteurs qui n’existaient pas...! Et comme nous lui demandions avec anxiété où trouver une traduction fidèle du Zohar il répondait en riant et levant didactiquement l’index : “La mienne !”. Mais cette dernière ne devait être livrée en français que presque 10 ans plus tard (1989. Le Seuil Edit.) et nous ne saurons jamais ce que le Maître pensa de la traduction faite par Mopsick à partir de 1981 (Edit. Verdier)...

Midi sonnait au clocher St Pierre et nous prîmes congé, heureux d’avoir constaté que notre ami tenait une si bonne forme malgré ses 85 ans. ...Hélas nous ne devions plus jamais le revoir. Fania seule gardait alors le secret du mal inexorable qui devait l’emporter.

En 1982, alors que nous nous préparions tous à fêter dignement, en compagnie d’Eliade, le cinquantenaire de notre Cercle, nous parvenait deux tristes nouvelles : Scholem nous avait quitté à jamais le 21 février, suivi de près le 28 juin par Adolf Portmann qui pendant 35 ans, avait fidèlement organisé, et participé à nos réunions. Déjà en 1978, nos amis Corbin et Ernst Benz étaient partis pour le grand Exode... En 1986, tout aussi brutalement ce fut la disparition de Mircéa Eliade. La disparition de ces cinq “Pères” à quelques années, voire quelques mois d’intervalle était une perte irremplaçable pour notre Cercle. Perte irremplaçable pour notre irremplaçable Cercle. Que représentaient donc enfin ce dernier placé à l’écart et en surplomb à ce que sa fondatrice appelait “le monde de détresse” ? Face aux déchaînements d’un siècle féroce où à Berlin, à Rome, à Moscou ou Prague, mais surtout aussi à Paris, à Los Angeles et face aux compromissions des Sciences - et nommément des sciences anthropologiques et religieuses - avec ce siècle, notre Cénacle pouvait se poser après 50 années d’existence comme le refuge et surtout la réserve où notre savoir européen et occidental se recueillait et se ressaisissait... Irremplaçable Université permanente à l’écart des modes universitaires éphémères et où toute recherche peut se ressourcer.

Après presqu’un quart de siècle écoulé si fructueusement au côté de ces Maîtres, je me retrouvais un peu orphelin et maintenant doyen d’âge des Conférenciers d’Eranos...

Je songe à tous, en revenant fidèlement rêver sous le grand Cèdre. Chargé de souvenirs mais aussi plein d’espérance puisque je constate que la relève d’Eranos prend un nouveau départ avec tant de jeunes collègues : Tilo Schabert, Herbert Pietschmann, Wolfgang Giegerich, Detlef Lauf, Eric Hornung, Joël Thomas, Hermann Landolt, Michel Hulin... Puisse l’esprit et l’exemple des “Pères fondateurs” ici évoqués, fait de liberté hérétique, de scrupuleuse Wissenschaften et d’intégrité spirituelle animer ces entretiens illustres, “sous le Cèdre” face au grand Lac et à l’Ile Verte... *

Grenoble.

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