Février 2010
Le luxe
Le luxe porte en lui cette qualité toute personnelle : un ruban offert, un médaillon inattendu retrouvé, la pièce tournée et retournée qui brille dans la main sous la pluie, inutiles au marché, “luxés”, comme on se luxe une épaule, et cependant précieux. Mais il est aussi une dépense pure, cérémoniale, qui s'épuise en elle-même, une splendeur inutile, qui témoigne de la centralité de l’éphémère dans les sociétés de toutes les époques. Enfin, jouissance de caste, souveraineté de clan, esthétique tribale capable de souder des groupes sociaux, ses objets ramènent leurs possesseurs et leurs collectionneurs, par le partage d’une émotion et d’un ordre symbolique, à une communauté de privilèges. Sous son étymologie stratifiée cohabitent l’art, le design, la mode, la littérature, l’architecture, l’ornementation, le sexe et la mise en lumière.
Janvier 2009
La barbarie
Le barbare est d’abord l’autre, dont l’incompréhension provoque l’éloignement, puis l’inférieur, si démuni que le simple fait de parler de lui l’enrichit. Le barbare est celui qui borde mon pays, mon voisin, avec qui je partage peut-être une brassée de terrain, ou les habitudes que ce terrain nous silencieusement imposées. On finit toujours par ressembler à ses ennemis : le barbare est aussi le cavalier qui m’oblige à inventer la lance. C’est celui que je ne comprends pas, et qui est peut-être déjà là, dans ma cité, dans la chambre d’à côté, parle une autre langue, enrichit ou corrompt la mienne. En italien, l’étranger est "celui qui vient de la forêt", du repli touffu et insondable de ma ville. Nous le raisonnons pour raisonner la peur, en séparant, sur des cartes, les villes des terres incultes (où sont les lions), en honorant nos rituels calendaires de déguisement et de singeries.