
Le luxe traverse avec une désinvolture insouciante de lointains territoires, il les croise légèrement dans son sillage vaporeux, enfreignant les tranchées rigides des domaines disciplinaires et des visions monoculaires. Il est tout, comme l’affirme Mandeville, et en même temps il n’est rien : éthéré et enveloppant, vaniteux et impénétrable comme un diamant, précieux et fuyant comme le temps. Malgré l’imprécision lexicale et la complexité conceptuelle, le luxe contraint à prendre position, il génère des discussions, il modifie les pensées et les styles de vie. C’est un thème de transit, un no man’s land, une « étape sans géométrie, où le risque est le parcours lui-même », surtout parce qu’il établit des liens entre le monde extérieur qui est celui du système des marchandises, du commerce, des relations sociales, et le monde intime de l’identité de chaque individu, ses désirs, ses rêves, son image.
Une analyse du luxe permet donc des glissements de contexte et investit des domaines disciplinaires hétérogènes : l’anthropologie, la philosophie, les sciences sociales, la sociologie, la psychologie, les sciences économiques, la théologie, la mode, la sémiotique, la communication, auxquels s’ajoutent maintenant également le design. En découlent des points de vue hétérogènes sur l’univers luxe : le point de vue socio-sémiologique du luxe comme constructeur d’identité fondé sur le rapport individu-société où le luxe définit, construit et communique des messages à travers le corps ; le point de vue évolutionniste-technologique comme catalyseur de modernité où la demande de biens à haute valeur performancielle provoque une incitation au progrès ; le point de vue macroéconomique qui considère le luxe comme un facteur de croissance capitaliste et un moteur de richesse ; le point de vue anthropologique et microéconomique où le luxe est un indicateur de consommation de par sa capacité à changer les valeurs des marchandises et à provoquer de nouveaux scénarios de consommation. Cette joyeuse promiscuité, ainsi que les intersections du luxe avec l’éthique, en ont sanctionné et régi non seulement l’usage et la consommation, mais aussi les réflexions théoriques. Surtout en Italie où, comme le soutient Claudio Risè, « il est embarrassant de constater que, malgré le statut de patrie du luxe, cet aspect central de la culture et du comportement, mais aussi de l’économie, continue à être considéré comme peu sérieux par les chercheurs. »
Si, comme le soutient Baudrillard, « le produit le plus demandé aujourd’hui sur le marché n’est plus une matière première, ni une machine, mais une personnalité » et si le consommateur contemporain est atteint d’une « véritable déficience de réalisation personnelle »5, il apparaît évident que le luxe se présente, dans la culture occidentale, comme un symbole de distinction, un indicateur social et économique de l’individu par rapport à la société, un élément de communication et de promotion d’une appartenance, l’exaltation d’une apparence.
Cela se produit historiquement par l’étalage de biens voluptuaire qui racontent la richesse, le pouvoir et le prestige parce que, comme l’affirme Clifford Geertz, l’homme reste souvent pris dans le filet des symboles et des rites qu’il a lui-même créé : être le premier, le plus beau, le plus fort, le plus chanceux, le plus riche. Et voilà que, comme Georg Simmel l’a finement mis en évidence en 1911, le luxe, à travers la mode, devient une occasion de distinction à l’intérieur d’un système de valeurs codifiées par la collectivité. Dans la contemporanéité, cet aspect demeure et cohabite avec une nouvelle conception plus sophistiquée du luxe qui, à la matérialité exhibée, préfère une immatérialité perçue. Vêtements somptueux, bijoux précieux, ornements coûteux fournissent depuis toujours des indications sur leurs propriétaires, même si aujourd’hui le dress code n’est plus, comme dans l’Antiquité, le premier élément de distinction et de hiérarchie sociale, « cet art du paraître qui est ensuite le reflet de l’être »8, comme le soutenait Castiglioni, et le luxe contemporain s’est aussi muni de valeurs éthiquement correctes, autoréférentielles comme la culture et le bien-être personnel. Grâce à la crise des marchés, une nouvelle conception du luxe contemporain est en train de se diffuser, celle de bien culturel qui s’ajoute à celle traditionnelle de bien somptuaire. Certes, l’étalage de biens voluptuaires n’a pas perdu sa fonction d’indicateur économique, de distinction et de promotion sociale, mais les biens de luxe sont des biens qui n’ont pas nécessairement besoin, pour reprendre les mots de Gillo Dorfles, du « quotient surprise, de scandale, de bizarrerie »9 et aujourd’hui que la richesse s’est nivelée et qu’un plus grand nombre de personnes peut accéder aux biens haut de gamme, le vrai status symbol est dans la recherche de la beauté et du bien-être : fruit de culture, conscience et intelligence. Si l’argent ne garantit plus, aujourd’hui, l’appartenance à l’élite dorée des happyfew, c’est aussi parce que s’affirme une conception du luxe comme connaissance, artisanat, technologie, durée, beauté, valeurs qui se nourrissent de l’intimité plutôt que du regard des autres. La crise accentuera l’écart entre ceux qui achètent pour montrer, dinosaures de la consommation, et ceux qui préfèrent s’abandonner aux plaisirs de la connaissance : le fil plus fin, la nourriture plus authentique, le livre plus rare. Ce sera la révolte de la culture parce qu’elle accentuera l’unicité des expériences.
La mode l’a compris avant les autres. Du reste, dans la construction de l’identité visible, le corps est l’instrument communicatif par excellence, et la mode est le moyen à travers lequel le corps s’expose puisque, comme l’observe Hegel, « comme sensible pur le corps ne peut pas signifier. Le vêtement assure le passage du sensible au sens. » La mode, parfois appelée « huitième art », s’est transformée en moins de 200 ans d’un phénomène socioculturel d’élite à un phénomène commercial de masse. « Sa dimension massifiée, la capitalisation de ses richesses, la mondialisation de son système productif et commercial ont transformé – observe Gianni Puglisi – ce qui n’était pour Voltaire qu’un luxe et une mollesse en l’un des empires financiers les plus florissants à la dimension de la planète, de Milan à Tokyo, de New York à Rome, de Paris à Los Angeles. » De Hegel à Roland Barthes, le luxe, en tant que composante de la mode, entre dans les interprétations psychologiques et sociales de l’habillement. Si « la mode joue avec le thème le plus grave de la conscience humaine : qui suis-je ? », alors le luxe devient l’élément distinctif et, comme l’affirme Pierre Bourdieu, il se lie à la mode comme sémiotique de la distinction et, dans la mesure où il se rapporte non pas à la sphère de la nécessité mais à celle du désir, il doit être étudié à partir des relations, du réseau des échanges sociaux qui l’ont produit.
Contre la consommation d’ostentation théorisée par Veblen, Mary Douglas et Roger Isherwood mettent en évidence la qualité communicative de la consommation de luxe et du contrôle consécutif sur celle-ci, définissant aussi comme « matériels de communication » la « nourriture, les boissons et l’hospitalité à offrir à la maison, les fleurs et les vêtements ». Que prévale la théorie collectiviste d’Emile Durkheim (mais aussi de Lévi-Strauss et de Dumont), pour qui l’individu est assujetti aux règles de sa culture et de sa société, ou le paradigme individualiste de l’homo oeconomicus, tendant à poursuivre son intérêt individuel, le luxe structure une possible reconnaissance individuelle et collective à travers un ordre symbolique qui lie le statut à l’apparence.
Le luxe comme constructeur d’identité se base donc sur la capacité distinctive de ses biens, sur leur caractère reconnaissable et sur la valeur, matérielle, performancielle ou relationnelle qu’il établit dans le rapport individu-société. En ce sens, la mode et la sémiotique ont un rôle central de par leur capacité à produire de la valeur sociale et à transmettre des messages à travers les signes. En effet, les vêtements et les biens somptuaires sont immédiatement reliés à la distinction et à la promotion sociale, au point que, depuis toujours, ils font l’objet de lois sévères qui en ont réglementé l’usage. À ce propos, Fernand Braudel note que les « couleurs représentaient, dans l’Antiquité, les marques de visibilité sociale et familiale : le blanc, le rouge et toutes ses gradations et l’or sont les couleurs du pouvoir, interdites aux travailleurs et aux paysans. C’est pourquoi les lois somptuaires découlent de la sagesse des gouvernements mais aussi de la mauvaise humeur des classes les plus élevées de la société quand elles se voient imitées par les nouveaux riches. Henri IV ne peut pas permettre que les femmes et les jeunes filles s’habillent de soie, et sa noblesse encore moins. Mais rien n’a jamais pu s’opposer à la passion de porter des vêtements qui, en Occident, sont le signe de la moindre promotion sociale.
Un exemple significatif du luxe comme constructeur d’identité et instrument de communication nous vient du bijou qui est l’un des signes sociaux les plus enracinés et fournit des indications sur le statut de ceux qui les exhibent. Les bijoux, mais aussi les décorations et ornements, indiquent le rang social, ils racontent l’âge de la vie : certains colliers sont réservés aux petites filles, d’autres aux jeunes filles célibataires, d’autres aux femmes mariées, d’autres aux mères et d’autres encore aux veuves. Les ornements fournissent une quantité d’informations notable, ils constituent un langage visuel même si certains codes se sont aujourd’hui perdus et le symbole s’est soudé à l’ornement au point d’en constituer l’essence. Ou mieux, « les bijoux sont une entité a-temporelle : en partant de la constatation qu’il existe des peuples nus, mais pas de peuples qui ne se décorent pas, les anthropologues sont arrivés à la conclusion que la décoration corporelle est la forme la plus ancienne d’habillement. Hier comme aujourd’hui, des projets autour du corps, c’est-à-dire des projets destinés à construire, à dilater notre espace corporel. Dans une double acception : la première, hétéro-référencée, tend à souligner un aspect d’identification sociale, de statut ; la seconde, auto-référencée, signale la dimension narcissique et la nécessité d’être rassuré. L’homme contemporain, tatoué, paré de bijoux, esclave du maquillage et de la chirurgie esthétique, souvent mi-nu, rencontre l’homme primitif dans la dimension de la nudité et du décorum du corps, et il le reconnaît. »
Synergiques à la mode dont ils sont souvent considérés comme de simples accessoires, les bijoux représentent une catégorie de marchandises historiquement afférente au luxe et plus que d’autres ils en déclarent le symbolisme. Déjà pendant la Préhistoire, les premiers colliers étaient, en effet, portés non seulement comme ornements, mais surtout dans un but « publicitaire », pour exalter la qualité et le prestige du possesseur. Des os pour les hommes, pour en dénoter le courage et la force, des coquillages pour les femmes, délicates et un peu éphémères. Les bijoux ont mis en évidence, au cours des siècles, le pouvoir : de la royauté comme de la magie, de la liberté et de l’esclavage, de la relique ou de l’amulette, ils racontent l’habileté d’un peuple et les faiblesses des rois, ils célèbrent la beauté et la richesse, ils établissent les amours et les investissements. L’errap, par exemple, est un bracelet qui se porte au-dessus du coude et qui est réservé aux guerriers qui ont tué un homme pendant la bataille, ou dans les chevilliers de la Côte d’Ivoire, le nombre et la dimension des clochettes indiquent le statut social de ceux qui les portent. Ce sont des ornements qui s’intègrent au corps sans pour autant avoir une fonction ou une ergonomie. L’absence de correspondance entre la forme et la fonction est, du reste, une caractéristique principale du luxe, où la distinction et la singularité représentent la différence avec les objets d’usage commun. La lourdeur ou la fragilité de nombreux bijoux ethniques, par exemple, leur inconfort, ne constituent en soi aucune préoccupation, on dirait même que l’opulence des ornements et la richesse de celui qui les possède sont directement proportionnelles à la difficulté de les porter comme le montrent, entre autres, les colliers des femmes girafes. La valeur du bijou comme symbole d’identité et de statut apparaît évident du Moyen Âge à la Révolution française, quand l’ostentation des bijoux n’était pas libre mais réglementée par une législation sévère. Quand, au Moyen Âge, le marché mit à la disposition des riches acheteurs des perles, des émaux, des coraux, des ambres ou des cristaux, il ne suffisait pas d’être capable de les acheter pour pouvoir les exhiber. Leur possession, et plus encore leur exhibition dépendait de la position sociale, et pas seulement. Aujourd’hui, l’usage des bijoux et des biens de luxe est soumis aux préceptes non plus du législateur mais de la mode, et dans l’ère de l’accès, on peut tout avoir à condition d’avoir assez d’argent pour le payer.
Alba Cappellieri, professeur de Design du Bijou à la Faculté de Design du Politecnico di Milano, exerce des activités de recherche et d’enseignement sur les thèmes du luxe auxquels elle a consacré, entre autres, un ouvrage (avec Flaviano Celaschi et Alessandra Vasile) Lusso versus design. Italian design, beni culturali e luxury system: alto di gamma & cultura di progetto, Franco Angeli, Milano 2005, auquel nous renvoyons pour des approfondissements. En particulier cf. chapitre III, pag. 63-94. Le luxe qu’elle s’autorise chaque jour est la lecture d’une poésie en silence et dans la solitude.