Les Cahiers de l’Imaginaire sont une revue de sciences humaines fondée en 1988 par Gilbert Durand et Michel Maffesoli. Les Cahiers européens de l’imaginaire sont une nouvelle publication, annuelle et polyglotte, qui rassemble, sur des sujets d’actualité, les enseignements d’auteurs de référence (Edgar Morin, Zygmunt Bauman, Serge Moscovici…), les perplexités de jeunes chercheurs et d’autres façons de faire : des poètes, des photographes et des dramaturges.
Le 4e numéro, après la barbarie, le luxe et la technique & la magie, est consacré entièrement à l’amour.
52 chercheurs, conteurs, photographes, poètes, dramaturges, illustrateurs, &c. discutent sur 344 pages ce que c’est que d’aimer : vivre ensemble au jour le jour, les passions étranges, perversions et bizarreries qui étonnent notre époque, les séries télé qui étalent ce que nous pensions intime, le sentiment maternel et océanique, les lettres que nous gardons précieusement dans ce tiroir à l’heure de l’email et du tweet, les grands amoureux de l’Histoire, leurs théories, leurs folies, nos coups de folies et nos passions — toutes choses arraisonnées, irrationnelles, qui nous font dévaler les escaliers pour rattraper la belle et le beau qui, comme le temps qui passe, sont mille fois retrouvés, mille fois reperdus.
Le quatrième numéro des Cahiers européens de l’imaginaire sur le thème de l’amour, paraîtra le 28 février 2012 aux éditions du CNRS, au tarif de 30€ sur 90g offset au format 265x200, composé en Lyon (une fonte de Kai Bernau, Atelier Carvalho Bernau) et Gotham (une fonte de Tobias Frere-Jones, Hoefler & Frere-Jones foundry).





























































L’amour n’a pas été vécu de la même manière au fil des siècles, et les œuvres d’art en témoignent.
La naissance de l’amour est fréquemment symbolisée par l’expression du “coup de foudre”, qui peut être provoqué au sens propre comme au sens figuré dans le Champ d’éclairs de Walter De Maria, installation composée de 400 mats d’acier à pointe pleine dans le désert du Nouveau Mexique (depuis 1977). L’amour conduit à l’aveuglement, comme l’illustre Les amants de René Magritte (huile sur toile, 1928). Il les isole du reste du monde et constitue un territoire exclusif. Il forme un monde magique qui fait que l’on s’oublie. Mais l’amour n’a pas été vécu de la même manière au fil des siècles, comme en témoignent les œuvres d’art. A l’époque médiévale, celle de Tristan et Yseult, c’est le règne de l’amour courtois. L’amour y est sublimé et devient mystique, comme dans le Paolo et Francesca peint par Jean-Auguste-Dominique Ingres (huile sur toile, 1819). Au XVIIIème siècle, l’amour courtois est devenu ennuyeux. C’est l’époque des libertins Don Juan et Casanova. Le verrou, tel qu’il figure dans l’œuvre de Fragonard (Le verrou, huile sur toile, entre 1774 et 1778), devient alors le symbole de la place occupée par le spectateur, celle du voyeur indiscret. Au XXème siècle, l’être est considéré avant tout comme un sujet désirant. L’amour va alors de pair avec la souffrance, et la passion est souvent synonyme de pâtir, subir et souffrir. Ainsi en témoigne Le baiser de Picasso (huile sur toile, 1931), peinture qui n’est pas sans lien avec les aventures extra-conjuguales du peintre et les déchirements intimes qu’elles provoquent en lui. Dans les années 1960 arrive la période du “make love not war”, illustrée par la sérigraphie Love de Robert Indiana (1967). Puis viennent les années 1980, celles des Nuits fauves de Cyril Collard et de la remise en cause des valeurs du couple hétérosexuel traditionnel. En témoigne la photographie peinte Le mystère de l’amour de Pierre & Gilles (1992).
Si nous avons pu voir les différentes manières dont l’amour a été vécu et perçu au fil des siècles à travers différentes œuvres d’art, ces dernières nous permettent également de nous intéresser aux différents états de l’amour à l’état naissant, tels que peuvent les rencontrer certains spectateurs.
Le premier état de l’amour à l’état naissant est la focalisation. Dans Le couronnement de la Vierge de Fra Angelico (Tempera sur bois, 1434-1435) nous percevons bien cette focalisation à travers l’élément lumière. La lumière provient de l’intérieur du tableau (fond or) et de derrière le couronnement de la Vierge. C’est une lumière mystique, divine. Le cadre est également doré, ce qui a pour effet d’apporter un surcroît de lumière. Au fil du temps cette lumière va perdre son pouvoir de révélation, quitter son statut de matériau mystique et symbolique pour caractériser non plus Dieu mais le soleil, comme le montre la Femme devant le coucher de Soleil de Caspar Friedrich (huile sur toile, vers 1818) puis acquérir avec l’invention de l’électricité un statut de matériau physique, comme dans l’installation de James Turrel à la 54ème biennale de Venise (Ganzfeld APANI, 2011). La focalisation est également symbolisée par le mouvement, par le flottement magique qui nous capte. On se laisse happer, absorber par l’œuvre d’art. Cette quête du mouvement se retrouve au XXème siècle, notamment à travers l’art cinétique, comme la Rotative plaques verre (optique de précision) de Marcel Duchamp (1920) et la Tour Lumière cybernétique de Nicolas Schöffer (1963). Le côté ludique de ces œuvres permet de rapprocher les personnes de l’art. L’œuvre peut également prendre un aspect immergeant, comme dans l’installation in situ de Claude Levêque The Diamond Sea (2010). L’art, comme l’amour, conduit donc à une affectation des sens.
Le deuxième état de l’amour naissant est celui de l’exaltation, surexcitation intellectuelle et affective proche de l’euphorie, faite de transports et de débordements. C’est l’exaltation de la Sainte-Thérèse du Bernin (L’extase de Sainte-Thérèse, Marbre, 1644-1652), son corps abandonné, la lumière naturelle qui illumine son visage. On retrouve dans l’extase la dynamique du mouvement, telle qu’elle apparaît dans la danse de Loïe Füller ou dans l’existentialisme au sortir de la 2nde Guerre Mondiale. Il ne s’agit plus de regarder le monde, mais de le faire vivre. Ainsi, la série de photographies qu’a consacré Hans Namuth au peintre expressionniste Jackson Pollock ont permis au public de mieux comprendre le processus de création de ses célèbres dripping. Ou encore la performance Relation in space de Marina Abramovic et Ulay à la Biennale de Venise en 1976, pendant laquelle les deux artistes nus courent l’un vers l’autre pendant 58 minutes, transgressant ainsi les tabous de l’époque. Durant cette performance, les deux corps vont d’abord s’effleurer, puis s’entrechoquer de plus en plus rapidement et de plus en plus violemment. Il y a dans cette performance quelque chose qui est de l’ordre de la quête amoureuse, comme une description de la manière dont les hommes et les femmes ont des relations dans l’espace.
Poser son regard sur la sensibilité de l’amour est à nouveau permis
Le troisième état traversé dans l’amour à l’état naissant est l’idéalisation. Cet état est marqué par la célèbre maxime “l’amour rend aveugle”. Il fut une époque où pour l’artiste il ne s’agissait pas de représenter le monde tel qu’il était, mais tel qu’il devait être en fonction des canons de l’époque. L’idéalisation, c’est donc l’histoire de Pygmalion et Galatée, peinte par Jean-Léon Gérôme (Pygmalion et Galatée, huile sur toile, 1890). Mais l’idéalisation peut également concerner l’acte artistique lui-même, comme dans les œuvres de Roman Opalka, qui peint en ligne des nombres depuis 1 jusqu’à l’infini, marquant ainsi une sorte d’onde spatio-temporelle qui dénonce le fait qu’aujourd’hui faire œuvre n’a plus de sens. On retrouve également l’idéalisation dans l’œuvre Lover boys de Félix Gonzales-Torres. Cette installation pyramidale composée de bonbons représente le poids de deux hommes : celui de l’artiste et de son compagnon. Chaque spectateur peut repartir avec quelques bonbons, c’est-à-dire avec une partie de l’œuvre. L’idéalisation se trouve alors dans le plaisir du partage, une partie de l’œuvre se constituant dans le rapport qu’elle tisse avec les personnes venues la voir, le plaisir du bonbon qui fond dans la bouche. Enfin, l’artiste peut également chercher à idéaliser le monde qui l’entoure, comme dans le dispositif vidéo proposé par Pipilotti Rist, qui permet au spectateur de s’installer et de prendre quelques moments de calme, de se laisser absorber par les images et d’intégrer l’univers idéalisé de l’artiste. (Pour your body out, 2009)
Mais il ne faut pas perdre de vue que l’amour conduit parfois à l’obsession. C’est l’âge mur de Camille Claudel (groupe en bronze en trois parties, vers 1902). En effet, dès que l’amour disparaît survient le manque. Un manque rendu visible par Urs Fischer, qui proposa à la 54ème Biennale de Venise (2011) deux œuvres en cire se faisant face et se consumant en même temps. Au final, la disparition et le manque sont symbolisés par deux énormes tas de cire, ce qui produit un sentiment de frustration chez le spectateur.
Si dans les années 1960 et 1970 l’émotion et le beau étaient trompeurs, aujourd’hui le pathos et l’empathie reviennent. Poser son regard sur la sensibilité de l’amour est à nouveau permis, comme avec ce Cœur suspendu en acier inoxydable de Jeff Koons (1994-2006) appartenant à la collection Pinault et que l’on a pu voir au dessus de l’escalier des appartements royaux de Versailles lors d’une exposition en 2008.


Le LERSEM (IRSA/CRI) Université Paul-Valéry lève le voile sur le troisième numéro des Cahiers européens de l’imaginaire
avec Marianne Celka, Thierry Crouzet, Michael V. Dandrieux, Eric Gondard, Djamila Hamedi, Thibauld Huguet, Coralie Mendy, Juliette Plagnet, Antoine Seilles, Vincenzo Susca, Bertrand Vidal
Judith Joly, Thierry Arcaix, Thierry Crouzet discutent avec M. Celka, Claire Bardainne, M. V. Dandrieux, Sarah Finger, Hélène Houdayer, Philippe Joron, Michel Moatti, Martine Xiberras, Jean-Bruno Renard, V. Susca, B. Vidal, Patrick Tacussel
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