
Nous comprenons alors quel bonheur c’est déjà pour nous autres hommes, que de vivre au fil des jours dans nos petites sociétés, sous un toit paisible, parmi les bonnes conversations, salués d’un bonjour et d’un bonsoir également tendres. Hélas, nous reconnaissons toujours trop tard que la fortune qui nous donnait ces choses nous ouvrait déjà ses trésors.Ernst Jünger
Dans un livre appelé L’arrache-coeur, l’écrivain Français Boris Vian a inventé un personnage qui vit dans une maison en or, qui a une barque en or, dont les dents sont en or et qui s’appelle la Gloire. Mais, au village, sa monnaie n’a pas cours, car c’est la somme honteuse qu’on lui paie pour repêcher à la rivière les cadavres des enfants inutiles au village. D’une certaine manière, ce personnage absurde possède une grande richesse, mais, d’une autre,sa richesse est sans valeur, parce qu’il est très difficile d’estimer la valeur de ce que nous possédons aux yeux des autres.
Le luxe porte en lui cette qualité toute personnelle : un ruban offert, un médaillon inattendu retrouvé, la pièce tournée et retournée qui brille dans la main sous la pluie, inutiles au marché, “luxés”, comme on se luxe une épaule, et cependant précieux. Mais il est aussi une dépense pure, cérémoniale, qui s’épuise en elle-même, une splendeur inutile, qui témoigne de la centralité de l’éphémère dans les sociétés de toutes les époques. Enfin, jouissance de caste, souveraineté de clan, esthétique tribale capable de souder des groupes sociaux, ses objets ramènent leurs possesseurs et leurs collectionneurs, par le partage d’une émotion et d’un ordre symbolique, à une communauté de privilèges. Sous son étymologie stratifiée cohabitent l’art, le design, la mode, la littérature, l’architecture, l’ornementation, le sexe et la mise en lumière.
Les Cahiers européens de l’imaginaire, tout au long de leur second numéro, écoutent Chris Anderson, rédacteur en chef du magazine Wired, l’historien Jean Castarède, Valerie Steele du Museum of fashion Institute of Technology, Wajdi Mouawad, auteur, metteur en scène et comédien, le photographe Magnum Martin Parr, les penseurs Michel Maffesoli, Franco Ferrarotti, Serge Latouche, Alberto Abruzzese et d’autres auteurs et artistes, parler des maisons de mode et de joaillerie, du kitsch, des énergies partageables, de l’épargne et des jeux d’argent, de la contrefaçon et du sacré, de l’accumulation et du luxe de perdre heureusement quelque chose d’unique, des inventions qui marqueront le tournant de notre civilisation, richesses frivoles dont nous sommes pleins, qui côtoient les petits plaisirs jaloux et les petits plaisirs partagés, la cuisine, le temps de vivre et de s’asseoir sous un arbre à regarder changer la lumière.
Michaël V. Dandrieux & Vincenzo Susca.
Paris-Roma, décembre 2009.
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