La nuit

Selon la mythologie nordique, la fin des temps viendra quand Fenrir détruira le soleil. Nos civilisations redoutent la fin de leurs lumières : chaque nuit est une menace d’éternité, disait Bachelard. Mais elles prospèrent aussi en elles. Tout « entre chien et loup » est un refuge pour les espèces sauvages, les barbares et les anomiques. Un moment de grandes permissions, de dépenses, d’excès et de licences de vivre. La nuit sait accueillir. Sociologues, anthropologues, écrivains, photographes, illustrateurs, peintres, clubbers, poètes, couche-tards, dormeurs, rêveurs, graffeurs, cataphiles, midnight snackers, somnambules, portes-lanternes ajoutent leur encre aux pages encore blanches du 10e numéro des Cahiers européens de l’imaginaire. Levez vos couvre-feu !

Édito

Dieu dit: Que la lumière soit ! Et la lumière fut. Dieu vit que la lumière était bonne ; et Dieu sépara la lumière d’avec les ténèbres. Dieu appela la lumière jour, et il appela les ténèbres nuit. Ainsi, il y eut un soir, et il y eut un matin: ce fut le premier jour.

Genèse, 1:4

La séparation du jour et de la nuit est l’acte fondateur de notre longue histoire, sa première idéologie, sa matrice. En ce sens, la nuit est le revers de notre civilisation et, notamment, des temps modernes l’ayant achevée : elle est l’ennemi dans le combat sans fin de l’Homme pour la maîtrise du monde. Mais elle est aussi le lit où se renouvellent ses forces de combat.

Ainsi, notre culture s’est longtemps bâtie contre la nuit. Contre ses dangers avec nos murs. Contre ses monstres avec nos explications. Contre sa sauvagerie avec nos écoles et nos Lumières. Contre ses perversions avec nos éclairages électriques. Contre ses coupe-gorges avec nos grandes artères. Contre ses sorcières avec son feu.

Toutefois, si la vie civile repose sur le rythme du jour, c’est dans le royaume nocturne que femmes et hommes renouent dangereusement avec les imaginaires et les pratiques de l’ombre, stigmatisés par les savoirs et les pouvoirs institués. Crimes, ténèbres, cauchemars, marchés noirs, thériomorphies, drogues, extases, amours profanes n’ont pas “droit de cité”. Ce sont autant de dangers pour la vie active chère à Hannah Arendt, celle de la droite raison, du salut et du progrès.

Selon la mythologie nordique, la fin des temps viendra quand Fenrir détruira le soleil. Nos civilisations redoutent la fin de leurs lumières : chaque nuit est une menace d’éternité, disait Bachelard. Mais elles prospèrent aussi en elles. Tout “entre chien et loup” est un refuge pour les espèces sauvages, les barbares et les anomiques. Un moment de grandes permissions, des dépenses, d’excès et de licences de vivre. La nuit sait accueillir. C’est la nuit unanime de Borges qui cache le voyageur accostant par la barque. La nuit qui protège des yeux inquisiteurs l’âme faufilée de Saint Jean de La Croix. La nuit où se retrouvent en secret les amoureux, les gens cachés, les refusés, les proies des normes ; celle des mystères et des tagueurs, la nuit de toutes les opportunités, la nuit des putschs et des processions, des feux de la Saint Jean et de ceux de Guy Fawkes, la nuit qui ne finira jamais des clubbers, la nuit des sex workers, la nuit hospitalière des vampires, la nuit de chasse des taxi drivers, la nuit aux perspectives ininterrompues, aux cadres vastes, où peut se déployer pleinement la dimension onirique de l’existence. Celle qui porte conseil, la bonne nuit qui nous recueille, le refuge. La nuit, ce lieu de tous les possibles qui s’abat chaque jour sur les villes orthogonales, est un phénomène éternellement ambigu : la nuit sans date de Shakespeare précède le monde des hommes, mais son ciel étoilé, le « monstre fait d’yeux » de Chesterton, veille sur eux avec ses prunelles sans nombre. C’est là d’où tout naît et où tout s’endort, le haut-lieu du merveilleux, la dimension qui traduit l’invisible en visible et inversement,.

“Chaque jour, au moment de s’endormir, Saint-Pol-Roux faisait naguère placer, sur la porte de son manoir de Camaret, un écriteau sur lequel on pouvait lire : LE POÈTE TRAVAILLE”, rappelle André Breton. Qui sont-ils, entre la vie quotidienne, les villes et les médias, les poètes peuplant les crépuscules de nos jours ? Comment contribuent-ils à briser et à renverser tant la frontière que l’équilibre entre la lumière et l’obscurité ? Le jour et la nuit sont ils toujours irréconciliables ?

Sociologues, anthropologues, écrivains, photographes, illustrateurs, peintres, clubbers, poètes, couche-tards, dormeurs, rêveurs, graffeurs, cataphiles, midnight snackers, somnambules, portes-lanternes ajoutent leur encre aux pages encore blanches du 10e numéro des Cahiers européens de l’imaginaire. Levez vos couvre-feu !

God said: Let there be light! And there was light. God saw that the light was good, and he separated the light from the darkness. God called the light day, and the darkness he called night. There was evening, and there was morning – the first day. Genesis 1-4

The separation of day from night is an objective phenomenon, even if the length of the interstitials do vary according to latitude: night falls suddenly in Brazil while in France it is more insidious – subtly creeping up on day until it is completely gone (hence the expression, “entre chien et loup”). The symbolic dimension and the anthropological structure of the collective imagination do, however, stretch far beyond the simple rhythm of day and night.

Modern culture has always attempted to protect itself from night. From its dangers, with walls. From its monsters, with explanations. From its savagery, with schools and the Enlightenment. From its perversions with electric lighting. From its cutthroat thieves’ alleys with great wide arteries. From its witches, with fire.
Postmodernity has, in turn, retrieved this obscure nocturnal energy. For better or for worse. If civil life belongs primarily to day, it is the realm of night that allows men and women to dangerously reconnect with their imaginary and with practices that have been relegated to darkness, and stigmatized by common knowledge as well as by the established authorities.

From the night calls of the geese at the Campidoglio, to the Nuit Jaune of the yellow vest movement, to the eve of Saint Bartholomew’s massacre, not to mention the night of August 4th, 1789, to Kristallnacht, to the night the Berlin Wall was built (between August 12th and August 13th, 1961), to the Nuit Debout protest, significant nocturnal moments in history abound.

It all begins with the mastery of fire and, according to Norse mythology, ends when Fenrir swallows up the sun. Since the dawn of time, “every night contains the threat of eternity,” according to Bachelard. The obscure is also the refuge for wild beasts, monsters, the barbaric and the anomic. The chiaroscuro of existence sings of the permissive, the licentious, of waste and excess. Night knows how to entertain.

The nocturnal imaginary is the soil of all renewal. It is Borges’ unanimous night that allows the traveller to disembark from his canoe without anyone noticing. Night is where lovers meet in secret, where the clandestine lurk, and the reprobate hide; it is a place of mystical experience, hazardous encounters, of clashes and processions, bonfires and riots, village dances and night clubs, the endless nights of clubbers, taxi drivers and sex-workers, vampires, werewolves, the drunken nights of inebriety where the dream-like dimension of existence can fully unfold.
It is also the Holy night, that which brings guidance, where everything is born and where everything falls asleep, the Mecca of the marvellous, the “obscure clarity that falls from the stars”.

Gilbert Durand describes the resurgence of the nocturnal imaginary in this way: “The antidote of time will no longer be searched for at the superhuman level of transcendence or at the purity of essence, but in the reassuring and warm intimacy of substance or in the rhythmic constants which mark phenomena and accidents”.
Who are they, in daily life, in town and country, on stage and in private, concrete life and in dreams, these heralds of the night? What part do they play in the founding (and modifying) of the balance between light and darkness?

Sociologists, anthropologists, historians, astrophysicists, writers, photographers, illustrators, painters, clubbers, poets, night owls, sleepers, dreamers, black and chiaroscuro artists, cataphiles, midnight snackers, sleep-walkers, lovers of the moon and stars: lift the curfew!

l GENESE: Dio disse: «Sia la luce!». E la luce fu. Dio vide che la luce era cosa buona e separò la luce dalle tenebre e chiamò la luce giorno e le tenebre notte. E fu sera e fu mattina: fu il primo giorno.

La separazione tra il giorno e la notte è un fenomeno oggettivo, anche se avviene in modi e tempi diversi a seconda delle latitudini: la notte cala improvvisamente in Brasile laddove nei paesi scandinavi vi sono notti che durano mesi! Tuttavia, al di là del puro ritmo della giornata, la notte riguarda e investe le dimensioni simboliche, le strutture antropologiche dell'immaginario collettivo e dell'essere-insieme.

La cultura moderna ha sempre cercato di proteggersi dalla notte. Dai suoi pericoli con le mura. Dai suoi mostri con le spiegazioni. Dalla sua ferocia con le scuole e con l’Illuminismo. Dalle sue perversioni con le luci elettriche. Dai suoi tagliagola con le arterie principali. Dalle sue streghe con il fuoco.

La postmodernità, dal canto suo, ritrova energia nella notte oscura, nel bene e nel male. Infatti, se la vita civile riposa sul ritmo del giorno, è nel regno notturno che le donne e gli uomini rinascono pericolosamente grazie ad immaginari e pratiche dell'ombra, stigmatizzati dalla conoscenza e dai poteri costituiti.

Dalle grida notturne delle oche del Campidoglio alle notti gialle dei Gilet Gialli, passando per la notte di San Bartolomeo il 4 agosto 1789, la notte dei Cristalli il 9 novembre 1938, la costruzione del Muro di Berlino tra il 12 e il 13 agosto 1961 e il movimento delle Notti in piedi, i momenti notturni scandiscono e punteggiano la nostra storia. Comincia con il controllo del fuoco e, secondo la mitologia nordica, si estinguerà quando Fenrir inghiottirà il sole. Dalla notte dei tempi al crepuscolo delle civiltà, "ogni notte è una minaccia di eternità", ha detto Bachelard. L'oscurità è anche il rifugio di specie selvagge, mostri, barbari e anomici. Il chiaroscuro dell'esistenza che celebra grandi dissipazioni, sprechi, eccessi e licenze che la notte sa come accogliere.

L'immaginario notturno è il terreno fertile per ogni rinascita. È la “notte unanime” di Borges che nasconde il viaggiatore che si accosta per sbarcare. La notte in cui gli amanti, i clandestini, i reprobi si trovano in segreto; la notte delle esperienze mistiche, degli incontri casuali, di scontri e di processioni, di falò e di tumulti, di feste di paese e di locali notturni, la notte senza fine di clubber, tassisti e lavoratrici del sesso, la notte di vampiri e di lupi mannari, le notti ubriache in cui si dipana la dimensione onirica dell'esistenza. È anche la Notte Santa, quella che porta consigli, da cui tutto nasce e dove tutto si addormenta, l'Alto Luogo del meraviglioso, questa "luce oscura che cade dalle stelle".

Gilbert Durand descrive questa rinascita della fantasia notturna: "L'antidoto del tempo non sarà più ricercato al livello sovrumano della trascendenza e della purezza della specie, ma nell'intimità rassicurante e calda della sostanza o nei ritmi costanti che scandiscono fenomeni e incidenti ". Chi sono nel quotidiano, nelle città e nelle campagne, negli spettacoli e nella vita privata, nella vita concreta e nei sogni, questi araldi della notte? Come contribuiscono a fondare e modificare l'equilibrio tra luce e oscurità?

Sociologi, antropologi, storici, astronomi, scrittori, fotografi, illustratori, pittori, poeti, frequentatori di discoteche, tiratardi e dormiglioni, sognatori, pittori del nero e del chiaroscuro, appassionati di catacombe e di spuntini di mezzanotte, sonnambuli amanti della luna e delle stelle: alzate il coprifuoco!

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